TROP DE MÉMOIRE, TROP D'OUBLI

Publié le par alain laurent-faucon



« ... je ne suis pas esclave de l'Esclavage qui déshumanisa mes pères … Il n'y a pas de fardeau blanc, il n'y a pas de mission nègre », déclarait jadis Franz Fanon, l'auteur du subversif Peau noire, masques blancs, qui rejetait toute instrumentalisation du passé. Mais il est vrai aussi, comme le démontre avec brio l'historien Claude Liauzu, que « les choses sont plus complexes aujourd'hui que dans les années 1960. »

« L'avenir s'avance masqué, et aucun universalisme n'est donné - poursuit l'historien. La société française, comme les autres, vit une crise d'intégration et une crise d'identité qui favorise les fermetures, alors même qu'elle est profondément traversée par une pluralité venue non pas d'ailleurs mais de son propre passé colonial. La panne du prétendu modèle d'assimilation des populations immigrées, modèle qui au demeurant n'a pas été exempt de pratiques ségrégatives et de poussées xénophobes, appelle parmi les alternatives une analyse rigoureuse des rapports entre la société française et cette part d'elle-même : l'immigré, l'indigène. »

Je me permets de mettre en exergue ce dernier bout de phrase, car c'est peut-être là que résident tout l'impensé de « ce passé qui ne passe pas » et de ce futur commun que l'on occulte sans cesse :

« ... une analyse rigoureuse des rapports entre la société française et cette part d'elle-même : l'immigré, l'indigène. »





DOSSIER DE PRESSE



« Trop de mémoire, trop d'oubli… » - entretien avec Claude Liauzu

 


Observatoire du Communautarisme

 

http://www.communautarisme.net/Les-enjeux-de-la-memoire_r27.html


Il apparaît nettement que la colonisation et la décolonisation font l'objet d'une intense guerre de mémoires. Toutes sortes d'initiatives entendent commémorer, de façon positive ou négative, proposant à la célébration nationale des dates, des événements, des héros ou des victimes, surtout des victimes. Il est difficile de s'y retrouver, d'autant plus que les revendications, pour être vindicatives, ne sont pas toujours bien explicites sur le plan des faits, et qu'une grande opacité caractérise le jeu des pressions exercées au niveau politique, pour promouvoir la mémoire particulière de tel ou tel groupe. On a plus de dénonciations manichéennes que de clarifications d'une pluralité complexe. Nous avons demandé à l'historien Claude Liauzu de dessiner pour nous le paysage : quels sont les différents groupes de mémoire, quels événements souhaitent-ils mettre en exergue, avec quelles dates symboliques ? Quels sont les débats actuels dans le monde universitaire, de quels autres débats prennent-ils la suite ?

Sophie Ernst : Une première date à réintégrer dans la mémoire nationale française, c'est celle du 8 mai 1945. Commémoration positive, c'est celle de la victoire dans la Seconde Guerre mondiale ; or, c'est aussi celle d'événements terribles en Algérie … voici donc une première ligne de faille mémorielle, celle d'une occultation, d'abord, d'un oubli ensuite ?

Claude Liauzu : 8 mai 1945 : en métropole, on fête la fin de la guerre, la victoire à laquelle ont contribué de nombreux soldats coloniaux débarqués en Italie et en Provence. Au même moment, à Sétif, a lieu une manifestation qui réclame la libération de Messali (grande figure du nationalisme, qui mérite, comme Blanqui, le titre d'Enfermé) et revendique les bénéfices de la démocratie ainsi que l'émancipation du pays : or, elle est réprimée avec brutalité. Elle débouche sur une émeute spontanée. Il a été dit qu'elle avait été organisée par un chef d'orchestre clandestin, c'est toujours ce que disent toutes sortes de partis de l'Ordre en cas de soulèvements de l'en bas de la société, mais elle a été spontanée. Le Constantinois s'embrase. Scénario classique de la situation coloniale, la violence populaire – celle des fellahs paupérisés, du sous-prolétariat - déborde les leaders. En face, 40 000 hommes sont engagés, ainsi que l'aviation. Pire, des milices de civils européens se livrent à des exactions et des meurtres. Le bilan – qui du côté européen s'élève à 110 morts, 10 viols, de nombreuses mutilations - est impossible à établir pour les musulmans. Selon une estimation minimum, il est de 100 contre 1.

Le problème n'est pas dans cette comptabilité macabre, il est dans la rupture devenue irréversible entre les deux communautés. On considère aujourd'hui que ce 8 mai rend la guerre inévitable. Mais, en France, une censure efficace a étouffé l'affaire. Il faut ajouter que le gouvernement est composé alors de gaullistes et de communistes, c'est-à-dire des dépositaires des grands mythes structurant la mémoire : la nation, la Résistance et la révolution. Pour la grande majorité des Français, les « événements » resteront donc invisibles pour longtemps.

C'est le 27 février 2005 seulement que l'ambassadeur de France en Algérie a reconnu qu'il s'était agi d'une « tragédie inexcusable ». Retour du refoulé comparable à celui d'octobre 1961 et de la torture. Comme chaque fois aussi, en pareilles circonstances, les nostalgiques de l'Algérie française fulminent.

Sophie Ernst : Voici donc un des groupes de mémoire très actifs : les nostalgiques de l'Algérie française, ceux qui gardent de la colonisation une image positive. Ce sont eux qui ont poussé récemment à l'adoption de la loi sur la colonisation, du 23 février 2005, dont cet article 4 qui provoque désormais une protestation quasi –unanime des historiens ?

Claude Liauzu : Pour eux, tout rapprochement avec un Etat indépendant depuis 40 ans suscite le rappel de l'abandon d'une province française par la « grande Zohra » (comprenez le général de Gaulle ainsi arabisé et dévirilisé par ce sobriquet !).

L'article 4 de la loi du 23 février ne peut que conforter le regret du bon vieux temps des colonies : « Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite.

« Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ... » Comme le dit une caricature du Canard enchaîné, le général Aussaresses est ravi. Ce type d'opération n'est pas nouveau de la part des activistes de la mémoire. Parmi les vaincus de l'histoire, d'habitude réduits au silence, les associations « pieds- noirs » sont un cas unique par la surabondance de leur parole, par leur « action psychologique » sur la société française et par leur lobbying depuis 1962.

Ce qui est nouveau par contre, et qui définit le contexte de cette loi, c'est l'affirmation récente d'autres mémoires et la concurrence des victimes.

Sophie Ernst : Il y a quelques années à peine, la mémoire se focalisait sur la question de la torture pendant la guerre d'Algérie, rappelant ou rejouant en France le face-à-face entre l'Etat et les dénonciateurs de la torture - d'une façon un peu étrange, puisque durant le même temps une autre forme de violence, bien présente, faisait rage dans l'Algérie contemporaine.

Mais ce n'est pas un conflit à deux protagonistes, un face-à-face entre bourreaux et victimes : les groupes sont plus nombreux, les enjeux et les perspectives complexes.

On voit bien que d'autres enjeux ont émergé, portés par d'autres expériences. Quels autres groupes de mémoire ? Cela pourrait valoir la peine de les identifier par certains problèmes, intérêts ou revendications en commun, même si au bout du compte, à l'intérieur de ces groupes de référence, les individus ne partagent pas tous les mêmes positions, loin de là ?

Claude Liauzu : On peut repérer trois groupes sociaux qui alimentent les combats de mémoire de ces dernier mois. Ainsi, le contingent, qui a eu « vingt ans dans les Aurès », a obtenu en 1999 la reconnaissance du terme « guerre d'Algérie » dans le vocabulaire officiel, ce qui lui permet d'être assimilé aux anciens combattants de 1914-18 et 1940-45. Auparavant, les droits matériels attribués aux « vrais combattants » ne leur étaient pas étendus, ni la reconnaissance symbolique de la nation, puisqu'il n'y avait pas eu guerre mais seulement ( ?) maintien de l'ordre, pacification, ou opérations, selon le vocabulaire de l'Etat. D'où le sentiment d'avoir perdu leurs vingt ans dans les Aurès, et dans une guerre sale, dont la République ne voulait plus entendre parler, que les jeunes condamnaient (dans les années 70, lorsque le journal satirique Charlie Hebdo donnait le ton à la jeunesse des lycées et facs, la bande dessinée « Duduche » est un règlement de compte de son auteur envers beaufs, sous off…).

Autre groupe, autres enjeux, les harkis et leurs descendants. Abandonnés à la haine populaire et à la vengeance du FLN, ou, pour ceux qui sont parvenus en France, parqués dans des camps loin des yeux et loin du cœur, les harkis revendiquent de plus en plus fortement leur réhabilitation. Indigènes ici, « collabos » là-bas (comme l'a dit le président Bouteflika devant l'Assemblée nationale à Paris), ce sont les véritables vaincus de l'histoire. Au point d'être devenus une sorte de tribu perdue, créée par la société si mal nommée d'accueil, et comme frappés par une malédiction qui se reproduit à travers les générations (1). Il aura fallu l'émergence d'une élite scolarisée pour que leur voix commence à se faire entendre. Une journée d'hommage (prévue d'abord pour solde de tout compte) est devenue annuelle le 25 septembre. La loi du 23 février 2005 aussi a été présentée comme un effort particulier en faveur des harkis. Mais il y a là une ambiguïté entretenue car il faut souligner qu'une partie d'entre eux rejette la dépendance du lobby des anciens de l'OAS, de même que de nombreux pieds-noirs attachés à dépasser les rancoeurs.

Parallèlement, dans le milieu « beur », un travail considérable a été entrepris par des associations depuis les années 1980. Il y a là une réaction à ce que Jacques Berque a appelé « l'humiliation du père ». Ce travail a permis la remontée à la surface de la manifestation du 17 octobre 1961 et de sa répression. De manière plus générale, comme on l'a observé pour d'autres faits de mémoires, un demi-siècle après, beaucoup de protagonistes de ces drames éprouvent le besoin de parler, de même que chez les jeunes, nés longtemps après les crises des décolonisations, s'affirme une demande de connaissance. On peut trouver des analogies avec le cheminement de la mémoire de la deuxième guerre mondiale, des agissements du gouvernement de Vichy et du génocide.

Sophie Ernst : Mais justement, de la même façon qu'il y avait silence officiel mais pas vraiment oubli de la période de Vichy et de la déportation des Juifs, cette mémoire du 17 octobre 1961 n'a jamais été enfouie ! je me souviens bien que c'était un symbole fort porté par le cinéma militant, une sorte de commémoration officieuse qui faisait consensus pour certains courants de gauche ? n'est-ce pas une modalité importante d'existence de la mémoire collective, sur un mode militant – revendicatif, certes, mais de ce fait très vif ? On parle d'occultation, mais d'une certaine manière, la contre-occultation permet à une mémoire collective de se constituer et de constituer une identité de groupe d'autant plus forte. La différence, ce serait qu'une génération s'approprie cette mémoire et travaille à lui donner un statut plus officiel… à obtenir une reconnaissance nationale, fondée sur une connaissance précise. Mais ce sont des commémorations négatives, elles mettent en cause l'image des institutions. Quels sont les obstacles ? Le blocage de mémoire sur l'Algérie brouille également la mémoire et la connaissance des institutions qui ont été durablement et profondément liée à la colonisation. Mais déjà n'y a-t-il pas eu un brouillage, entre deux commémorations, celle de la maifestation de Charonne, celle du 17 octobre 61 ?

Claude Liauzu : Dès le 17 octobre, il y a eu travail de mémoire, puisque les militants anticolonialistes ont été postés sur le parcours de la manif pour être témoins. Et Maspero a sorti un livre, aussitôt interdit.

Si la brutale répression de Charonne a occulté longtemps le massacre de la manifestation du 17 octobre 1961, ce n'est pas seulement parce que, à Charonne, les victimes étaient « blanches », même si cela a facilité la reconnaissance. Elles étaient surtout rouges : et la lutte contre le fascisme, les victimes populaires, l'unité nationale contre les factieux, la paix, tout cela est inscrit avec force dans un registre culturel de gauche, de front popu. Octobre, s'agissait-il d'immigrés ? Jusqu'alors leurs mouvements se situaient dans l'orbite du PC et de la CGT, même la MOI, et l'irruption des Algériens sous l'étendard du FLN bouleverse les habitudes. Quand Krasucki, « issu de l'immigration » juive polonaise critique dans La Pensée, revue du PCF, la thèse de Andrée Michel (la première en sociologie) qui se permet de douter de l'internationalisme de la classe ouvrière française, il est représentatif de la capacité d'intégration de cet internationalisme, mais aussi de ses limites face à la question coloniale. Ce qui a joué pour l'Indochine n'a pas marché pour l'Algérie arabe et musulmane.

Mais le blocage est dû principalement à la France officielle. Confrontée à l'ouverture de la « boîte à chagrins » comme disait de Gaulle, la classe politique a cherché à maintenir le silence le plus longtemps possible. On le comprend : une partie de ceux qui nous gouvernent aujourd'hui encore ont été impliqués dans la guerre d'Algérie. La Ve République est la seule à ne pas célébrer son acte de naissance. Imagine-t-on, sur une place de Paris, une colonne érigée aux héros du 13 mai 1958 ?

Sophie Ernst : Tout se passe comme s'il y avait non seulement conflit entre mémoires de droite et de gauche, gouvernementale et insurgée, mais encore même à l'intérieur de la gauche.

La gauche aujourd' hui se donne volontiers comme anticolonialiste par essence : mais ce n'est donc pas si évident à l'époque ? Ni du côté de la République de Ferry ni du côté des différentes mouvances socialistes ?

Claude Liauzu : La gauche n'est pas innocente ni indemne : Suez, l'état d'urgence de 1955, la « Bataille d'Alger », c'est Guy Mollet. Parmi les décombres de la guerre civile franco-française, outre la IVe République, il faut compter la SFIO, qui aurait fêté ses cent ans cette année.

Ainsi finit, dans la défaite de Dien Bien Phu en 1954, l'humiliation de Suez en 1956 et l'exode d'un million de Français en 1962, une histoire longue de cinq siècles.

Ainsi finit aussi le couple noué depuis 1848 entre la République et la « plus Grande France ». La Deuxième a définitivement aboli l'esclavage et fait des esclaves des citoyens, elle a aussi fait de l'Algérie trois départements, sans attribuer la citoyenneté aux indigènes. La IIIe a étroitement lié son devenir à l'expansion coloniale, à laquelle le nom de Ferry est attaché. Les radicaux, puis les socialistes et enfin les communistes s'y sont impliqués, puisqu'ils sont au gouvernement à la Libération.

Par ailleurs, la culture de la gauche républicaine a eu beaucoup plus de mal à se trouver des affinités avec le nationalisme arabe et l'islam. C'était difficile pour l'universalisme laïque. Relire la presse de la Fédération de l'Education nationale – seul syndicat à ne jamais avoir noué des liens avec l'UGTA avant 1962 - et les publications de la Ligue des droits de l'homme est convaincant à cet égard. La grande majorité de la gauche n'a guère de mémoire anticolonialiste à transmettre. Seules des minorités radicales (on n'a recensé que 500 insoumis) s'engagent dans un mouvement de solidarité avec les Algériens à partir de références diverses – le dreyfusisme incarné par Pierre Vidal-Naquet, le mouvement ouvrier avec Henri Curiel et ceux qu'on appellera les tiersmondistes. Cette appellation recouvre des attitudes contrastées, qui vont de la solidarité avec les « damnés de la terre » à un passage de frontière vers les nouvelles terres promises de la révolution. Partisans, la revue créée par les éditions Maspero a rassemblé divers courants pendant quelques années.

Mais ces convergences étaient fragiles et, contrairement à ce que l'on croit, mai 68, loin d'être un happening tiersmondiste, amorce un retour à l'Occident. L'effondrement des mythes, avec la révélation des goulags tropicaux et du génocide cambodgien a pesé lourd. La révolution iranienne, d'abord perçue comme « spirituelle », révèle rapidement des pesanteurs théocratiques qui ont détourné d'elle les intellectuels. Après avoir été à la mode, les trois continents n'intéressent donc plus la rive gauche de la Seine, où d'anciens maos dénoncent le « mangeur d'hommes » qu'était Lénine et répudient Sartre. Ni fardeau, ni sanglot : l'homme blanc se recentre sur l'Europe qui, enfin débarrassée de ses empires coloniaux, retrouve sa véritable vocation (2). Dans le pays profond, ce qui a dominé c'est le rejet du drame des décolonisations, facilité par le consumérisme généralisé et les Trente Glorieuses. La Corrèze plutôt que le Zambèze, dit-on pour caractériser l'attitude dominante jusqu'à ces dernières années.

Désormais, au contraire, fleurissent cérémonies commémoratives, fondations, lieux de mémoire. Mais cette longue occultation a pesé sur les études historiques.

Sophie Ernst : Nous avons donc parcouru les groupes de mémoire, puis le contexte des idéologies militantes. Qu'en est-il pendant ce temps, de la recherche savante ? Elle prend ses accents dans les débats de la société mais elle a également ses propres inflexions, ses modes et ses priorités.

Claude Liauzu : Durant ce demi-siècle, l'étude de la colonisation a connu des hauts et des bas. Dans les années 1950-60 elle a bénéficié de la naissance du tiers monde. Fernand Braudel parvient alors, avec le soutien de l'UNESCO, à introduire les civilisations non occidentales dans les programmes scolaires. Connaître l'autre, c'est aussi l'appel que lance alors Lucien Febvre, c'est aussi le sens de la conférence inaugurale de Lévi-Strauss au collège de France en 1960. Le grand débat de l'époque oppose les marxistes, qui font de l'impérialisme une donnée centrale du capitalisme, et ceux qui en contestent l'importance, qui contestent aussi les responsabilités de l'Occident dans le sous-développement. A ce renouvellement des problématiques correspond une relève de la garde avec l'entrée dans l'université d'une « génération algérienne » marquée par cette guerre et par la découverte d'un nouvel acteur de l'histoire, les peuples jusqu'ici inertes ou perçus comme tels. Les progrès de la recherche concernent donc les nationalismes et les sociétés dominées.

Avec le recul cependant, les limites de cet aggiornamento sont évidentes, car deux réalités majeures ont échappé aux chercheurs : les racines des pouvoirs autoritaires et totalitaires dans les mouvements de libération et les cultures, qui ne se réduisent pas aux idéologies nationalistes. Par ailleurs, cette histoire qui se recentre sur le tiers monde, peu attentive à la société française, ne lui parle pas, ce qui explique en partie sa marginalité dans une école historique désespérément hexagonaliste. Très étroitement liée au marxisme, elle a subi les effets de sa crise et de son recul dans le paysage intellectuel français.

Cette configuration a permis dans les années 1980 l'affirmation d'un réexamen (parfois tenté par une réhabilitation du libéralisme), d'une réévaluation du rôle de la France outre-mer. Des domaines négligés jusqu'alors, telle l'étude des Français expatriés, sont pris en charge. Des éclairages récents – ceux de l'anthropologie et de l'histoire culturelle - ont déplacé les questions vers des domaines autres que le politique et le national. Enfin, de jeunes chercheurs nés après les crises de décolonisations, qui ne sont donc plus confrontés à des enjeux politiques directs, prennent la relève. Il y a donc beaucoup de renouvellements, une attention envers les études étrangères (américaines plus que des pays du Sud) qui change des habitudes nombrilistes de l'école historique française.

Mais ces avancées scientifiques sont encore mal diffusées dans l'enseignement et la vulgarisation, même de qualité. Il faut préciser que les synthèses ont fait longtemps défaut et qu'on n'a pas un état des questions à jour sur cinq siècles d'histoire (3). On trouve là la plaie du « quadripartisme » historique - c'est-à-dire du découpage classique et très européocentriste entre périodes ancienne, médiévale, moderne et contemporaine - qui, par exemple dissocie l'étude de la « vieille colonisation » esclavagiste et celle de l'impérialisme contemporain des XIXe - XXe siècles.

Les historiens n'ont donc pas réponse à tout, loin de là. Les controverses portent aujourd'hui sur quelques grands thèmes : le poids de l'exploitation économique, la violence coloniale, les effets de la colonisation sur la société et la culture françaises, la crise des valeurs due à la guerre d'Algérie. Dans la conception française, où l'enseignement doit répercuter les certitudes scientifiques, le doute – qui devrait être au centre de l'apprentissage - n'est pas facile à assumer.

Sophie Ernst : On voit donc que ce n'est pas seulement du côté des groupes de mémoire que les controverses partisanes font rage : les chercheurs également sont divisés ?

Claude Liauzu : Par souci de clarification, on peut distinguer trois attitudes chez les chercheurs.

L'une se réclame de l'objectivité, du « regard froid » et s'occupe patiemment d'établir les faits. Selon les règles classiques du métier son pain quotidien est dans les archives. On doit beaucoup à ces « bons ouvriers » disait Marc Bloch.

Un deuxième courant est celui des historiens engagés en leur temps dans les luttes contre la guerre d'Algérie ou du Vietnam, qui ont pris, après la fête des indépendances, la mesure des pépins de la réalité et se sont engagés plutôt dans une analyse critique des mouvements de libération (4).

Un troisième courant entreprend une critique qui se veut radicale de la colonisation. Elle développe l'actuel procès post-mortem du colonialisme et surgit dans une toute autre configuration, dans une période où ont été établis de nouveaux rapports au passé, marqués par la notion de « devoir de mémoire » et de réparation aux victimes. Sur le modèle coupable/victime fleurit une histoire-procès malgré les mises en garde de Marc Bloch : « Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes-nous donc si sûrs de nous-mêmes et de notre temps ? ». « Loin de la guillotine, cette violence sans péril amuse » précisait-il.

Sophie Ernst : Elle se nourrit d'une certaine posture de dénonciation qui est la marque de fabrique de « l'intellectuel engagé », sauf qu'on ne risque plus la prison, mais qu'on en tire une certaine plus-value à la fois éditoriale, médiatique et universitaire ... La révolte en pantoufles ! Mais ses partisans estiment que leur rôle énergique est irremplaçable pour mettre enfin la question coloniale au centre du débat français, justement dans la mesure où la question a été si longtemps occultée …

Claude Liauzu : Ils s'attribuent un rôle exagéré. Si cette histoire émerge, c'est en raison des dynamiques générationnelles, chez les enfants et petits-enfants de migrants et de l'importance prise par les mémoires dans nos sociétés, et non pas en raison de ces dénonciations anachroniques et manichéennes. Pour aller plus loin, ce que j'appelle la « Barnum-history », c'est-à-dire la mise en avant comme essence de la colonisation des zoos humains, les titres chocs qui sont des concepts au sens publicitaire mais certainement pas scientifique du terme relèvent d'une histoire-spectacle, qui joue de la mise en scène aux dépens de la rigueur. Nous avons eu ainsi une suite de fractures : celle du « myocarde » qui était un magnifique mot d'enfant et le titre d'un beau film sur l'infarctus et la mort d'une mère ; puis celle sociale qui a permis une victoire électorale mais n'a certes pas résolu les problèmes sociaux si l'on en croit l'actualité des « banlieues » ; et enfin, la coloniale, qui tend à confondre ce qui s'est achevé il y a un demi-siècle avec ce qui se passe aujourd'hui. L'histoire-procès anachronique n'est pas sans effet pervers, car, par ses excès même, elle apporte de l'eau au moulin du révisionnisme, suscite des crispations identitaires qui favorisent les interventions de l'extrême droite. Ce d'autant plus que, très répétitive sur des faits le plus souvent connus, elle ne représente qu'une faible progression scientifique. Elle n'est souvent que le négatif du colonialisme. Les extrêmes se confortent mutuellement dans l'idée qu'ils sont indispensables contre le péril adverse … Au bout du compte, on n'avance pas vers une connaissance des autres sociétés, des autres cultures et histoires dans ce jeu de miroir franco français.

Il reste que ce type de discours rencontre un écho dans une partie de l'opinion et malheureusement même dans le milieu enseignant, faute de formation dans le domaine.

Sophie Ernst : Quelle histoire transmettre ?

Claude Liauzu : On ne peut ignorer la gêne d'une partie des enseignants. Ils ont du mal à présenter ce passé qui passe mal dans leurs classes, et ils craignent que leurs leçons n'alimentent ressentiments et haine, et ne soient exploitées par des courants communautaristes. C'est là en effet un risque de la propension victimaire et déploratrice. Et c'est là que la négativité propre à l'histoire procès exerce au maximum ses effets, en créant un a priori hostile et dénonciateur à l'égard de la France, de la République, voire des Blancs ... Comment éviter ce piège ? Il n'y a pas d'autre solution que d'inscrire le fait colonial dans l'ensemble où il se situe, c'est-à-dire à l'époque des « bourgeois conquérants ».

Il est ainsi possible de montrer à quel point la xénophobie anti-polonaise d'hier ressemble à la xénophobie anti-musulmane. On y a vu aussi « …une véritable invasion, méthodique, où les émigrés arrivaient groupés, avec leurs prêtres, leurs instituteurs, leurs religieuses. Des cités entières leur furent affectées, qui constituent de véritables villages étrangers, où le français n'est pas compris, où les relents de cuisine rappellent les odeurs de l'Europe centrale … cette population est … composée de beaucoup d'étrangers inassimilables, qui vivent en groupes fermés, avec leurs églises, leurs écoles, leurs magasins, leurs jeux, étrangers au reste de la population.» (5). Il est également possible de comparer les expositions de « sauvages » dans des cages et des cases sensées les représenter dans leur milieu naturel avec les cabinets de curiosités présentant des monstres. Il est possible aussi de rappeler que les bouchers de la conquête algérienne ont été déployés contre les mouvements populaires et ouvriers européens. Ces comparaisons n'ont pas pour but de confondre deux ordres de phénomènes, car dans l'un le racisme a une part prépondérante, et l'évolution de la métropole vers l'Etat de droit n'a pas d'équivalent outre-mer. Mais elles aident à définir des logiques qui se ressemblent, celles de la répression, de l'exploitation, du contrôle des dominés.

A cet égard, la longue marginalité de la colonisation dans les préoccupations de l'école historique française n'a pas fini de faire subir ses conséquences. On en a une preuve avec la grande œuvre qu'est L'histoire du corps dont les 1000 pages ne disent à peu près rien du corps colonisé (6). Il est vrai que, à l'inverse, les historiens français de la colonisation sont en retard sur les courants les plus novateurs de la recherche.

Les troubles de mémoires, les lacunes scientifiques prouvent la nécessité d'une réflexion de fond sur la place de la colonisation dans notre culture historique.

Depuis la IIIe République l'histoire est la discipline maîtresse du consensus sur un devenir collectif : la patrie, le rejet de la guerre civile et de la sédition, le progrès … Ce contenu n'est plus adapté à notre époque. La nation n'est plus au cœur de notre univers. Il y a dans cette situation une des sources du culte des lieux de mémoire, de la vogue commémorative,c'est-à-dire d'une projection du présent vers le passé et non du passé vers l'avenir. A cet égard, une discipline ne peut résoudre les problèmes pour lesquels sa société n'a pas de solution.

Du moins peut-elle se fixer certains objectifs et certains refus. Le pire serait de confondre l'enseignement de l'histoire avec les mémoires particularistes, avec les histoires saintes posant le dominé en héros. Un Frantz Fanon, porté par la montée des luttes de libération, rejetait toute instrumentalisation du passé.

 

« Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé … Je suis un homme et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre … En aucune façon, je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle. En aucune façon je ne dois m'attacher à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue … Je ne veux pas chanter le passé aux dépens de mon présent et de mon avenir … N'ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu'à venger les Noirs du XVIe siècle ? … Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d'une culpabilité envers le passé de ma race … Je n'ai ni le droit ni le devoir d'exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués … je ne suis pas esclave de l'Esclavage qui déshumanisa mes pères … Il n'y a pas de fardeau blanc, il n'y a pas de mission nègre. » (7)

 

Il est vrai que les choses sont plus complexes aujourd'hui que dans les années 1960. L'avenir s'avance masqué, et aucun universalisme n'est donné. La société française, comme les autres, vit une crise d'intégration et une crise d'identité qui favorise les fermetures, alors même qu'elle est profondément traversée par une pluralité venue non pas d'ailleurs mais de son propre passé colonial. La panne du prétendu modèle d'assimilation des populations immigrées, modèle qui au demeurant n'a pas été exempt de pratiques ségrégatives et de poussées xénophobes, appelle parmi les alternatives une analyse rigoureuse des rapports entre la société française et cette part d'elle-même : l'immigré, l'indigène. Tout le contraire donc de ce que font tant les « Indigènes de la République » que les auteurs de la pétition contre le racisme de Noirs anti-Blancs, avec des outrances indécentes. Contre les fausses réponses il faut en arriver aux vraies questions.

Exclusion sociale et exclusion ethnique conjuguent leurs effets. Comment faire la part de ces deux types de données ? Comment assumer la diversité sans s'enfermer dans la guerre des cultures ou dans un multiculturalisme sans rivages ? Edward Saïd n'a jamais caché les dangers de dérives indigénistes.

 

« Tous ces appels nationalistes à l'islam pur ou authentique, à l'afrocentrisme, à la négritude ou à l'arabité éveillaient un puissant écho : on ne se rendait pas compte que ces essences ethniques et spirituelles allaient coûter cher à leurs adeptes victorieux … Nul aujourd'hui n'est seulement ceci ou cela. Indien, femme, musulman, Américain, ces étiquettes ne sont que des points de départ. Accompagnons ne serait-ce qu'un instant la personne dans sa vie réelle et elles seront vite dépassées. L'impérialisme a aggloméré à l'échelle planétaire d'innombrables cultures et identités. Mais le pire et le plus paradoxal de ses cadeaux a été de laisser croire aux peuples qu'ils étaient seulement, essentiellement, exclusivement, des Blancs, des Noirs, des Occidentaux, des Orientaux ». (8)

 

C'est l'ambition d'élaborer un universalisme pour notre temps, qui permettra de passer du Tour de la France par deux enfants (ce célèbre best seller de l'édition scolaire durant un siècle, écrit par A. Fouillé et fondé sur le mythe national, contant la découverte de l'Hexagone, son passé, sa géographie par deux jeunes Lorrains qui ont choisi la patrie) au grand tour du monde par les enfants, qui s'impose aujourd'hui. A une histoire métisse qui est bien loin de se réduire à la guerre d'Algérie.

NOTES DE L'HISTORIEN CLAUDE LIAUZU :

[1] Harki vient de harka, troupe supplétive. Appeler ainsi un petit-fils de harki, c'est un peu comme si on appelait « poilus » les enfants nés en France en 1958 ! Bel exemple d'ethnicisation d'une population, qui trahit l'effet boomerang de la colonisation sur la culture républicaine.

[2] Jean-Baptiste Duroselle, L'Europe, histoire de ses peuples, Perrin, 1990.

[3] Cf. Claude Liauzu (dir.), Colonisation. Droit d'inventaire, Armand Colin, 2004.

[4] Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN (1954-1962), Fayard, 2004.

[5] Philippe Ariès, 1945, Histoire des populations françaises, Seuil, 1971, pp.110-111

[6] Henri Corbin, Le Seuil, 2005

[7] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Le Seuil, 1971, pp.183-86

[8] Edward Saïd, Culture et impérialisme, Fayard-Le Monde diplomatique, 2000, p.425 et 464.

NOTES COMPLÉMENTAIRES A L'USAGE DES NON HISTORIENS !







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