ARISTOTE PAR ALAIN BADIOU

Publié le par alain laurent-faucon



A propos d'Aristote, le Monde publie un entretien passionnant avec le philosophe Alain Badiou, professeur émérite à l'École normale supérieure. Contrairement aux discours des pleureuses patentées, la presse, parfois, fait un travail remarquable. D'ailleurs sur les thèmes qui peuvent faire l'objet d'un sujet de culture générale à l'écrit comme à l'oral, la revue de presse que je vous propose régulièrement est là pour le prouver. Et les « bons papiers » vont au-delà des clivages politiques – comme les femmes et les hommes qui les rédigent. C'est pour cela que je me réfère – tout en faisant fi des querelles partisanes et des parti pris idéologiques – à des titres aussi différents que : le Monde, le Figaro, Libération, la Croix, etc.

Pour certains concours de la fonction publique, celui de l'École Nationale de la Magistrature pour n'en citer qu'un, les candidat(e)s doivent posséder quelques connaissances en histoire des idées philosophiques, morales et politiques. Et, là-encore, il y a des enseignants de culture générale qui ne proposent que des fiches stéréotypées et des plans préformatés.

Alors, comme pour convaincre il faut toujours prêcher par l'exemple – d'où l'importance du témoignage dans nos sociétés, aussi bien en philosophie, qu'en histoire, qu'en éthique, qu'en droit [1] – voici, grâce à cet entretien du philosophe Alain Badiou, ce que doit être une vraie, une brillante synthèse sur une lecture possible d'Aristote. On est loin, mais vraiment loin de la fiche stéréotypée et des ouvrages de culture gé ! En peu de phrases, l'essentiel est dit, et, en outre, la synthèse proposée par ce grand prof et philosophe ouvre un vaste champ de possibles.

Il faut donc lire cet entretien, à la fois pour avoir des pistes de réflexion et de recherche concernant Aristote – et incidemment Platon - et pour comprendre enfin ce que doivent être les fiches de lecture : une pensée toujours là, en mouvement, ouvrant sur d'autres questionnements ... Il faut également lire la non moins brillante synthèse de la philosophe Charlotte Murgier, chargée de cours à l'université Lille-III. Une synthèse qui offre d'autres pistes de réflexion et d'autres précisions sur l'oeuvre du Stagirite, sa démarche philosophique notamment.

A aucun moment, dans ces deux lumineuses approches, il n'est question de ces sempiternels poncifs que l'on retrouve dans les fiches stéréotypées et, du coup, dans les copies : l'homme cet « animal raisonnable », comme le dit Aristote, ou cet « animal politique » ...  Pffou-ou ... Poncifs d'autant plus exécrables qu'ils colportent une mauvaise traduction de la célèbre formule du chapitre II, livre I, de la Politique, selon laquelle l'homme est « par nature un vivant politique », phusei politikon zôon.


Note :

[1] Cf. Paul Ricoeur, in Lectures 3 – Aux frontières de la philosophie, coll. « La couleur des idées », Seuil, Paris, 1994, l'étude intitulée : « L'herméneutique du témoignage ».

Cf. aussi le numéro 88, hiver 2005, de la revue Philosophie, aux éditions de Minuit, numéro intitulé : « Le témoignage ». Voir notamment la première partie consacrée aux perspectives analytiques, c'est-à-dire à l'épistémologie du témoignage.


Remarque : je vous invite instamment à vous rendre sur le blog de Paris4-Philo : http://www.paris4philo.org/ où vous pourrez découvrir d'excellents aperçus sur bon nombre de philosophes – ce qui vous évitera d'ingurgiter des fiches stéréotypées - et où vous pourrez également avoir la chance d'écouter et de voir une conférence filmée d'Alain Badiou : www.paris4philo.org/article-5343847-6.html






Aristote, par Alain Badiou



 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 01.02.08.

 

Le philosophe Alain Badiou répond aux questions d'un journaliste, le 25 janvier 2008 à son domicile parisien.

AFP/PATRICK HERTZOG

Le philosophe Alain Badiou répond aux questions de ce très bon journaliste du Monde qu'est Jean Birnbaum, le 25 janvier 2008 à son domicile parisien.

 

Quelle est la place d'Aristote et de sa pensée dans votre propre itinéraire philosophique ?

Une place très importante : celle de l'Adversaire. L'opposition Platon-Aristote symbolise en effet deux orientations philosophiques tout à fait irréductibles. Et ce quelle que soit la question. Dans le champ ontologique, le platonicien privilégie la puissance séparatrice de l'Idée, ce qui fait des mathématiques le vestibule de toute pensée de l'être ; l'aristotélicien part du donné empirique, et veut rester en accord avec la physique et la biologie. En logique, le platonicien choisit l'axiome, qui institue, voire fonde souverainement, un domaine entier de la pensée rationnelle, plutôt que la définition, où Aristote excelle, qui délimite et précise dans la langue une certaine expérience du donné.

En éthique, le platonicien privilégie la conversion subjective, l'éveil soudain à une voie antérieurement inaperçue vers le Vrai, alors que, du côté d'Aristote, prévaut la prudence du juste milieu, qui se garde à droite comme à gauche de tout excès. En politique, l'aristotélicien désire le débat organisé entre les intérêts des groupes et des individus, le consensus élaboré, la démocratie gestionnaire. Le platonicien est animé par la volonté de rupture, la possibilité d'une autre destination de la vie collective, le goût du conflit dès lors qu'il met en jeu des principes. En esthétique, la vision du platonicien fait du Beau une des formes sensibles du Vrai, tandis qu'Aristote met en avant la fonction thérapeutique et quasi corporelle des spectacles.

Comme depuis ma jeunesse je suis, quant à l'orientation principale, du côté de Platon, l'étude - très soigneuse - d'Aristote m'a fourni de nombreux et remarquables contre-exemples. J'en citerai quatre. J'ai proposé une ontologie du Multiple dont l'ultime support est le multiple-de-rien, l'ensemble vide. Pour exposer cette philosophie du vide, je me suis appuyé sur le très beau texte de sa Physique où Aristote "démontre" que le vide n'existe pas ... Pour soutenir que les mathématiques sont essentielles dès lors qu'on veut distinguer les options possibles de la pensée philosophique, j'ai pris à contre-pente le livre bêta de la Métaphysique où Aristote explique que la seule vertu des mathématiques est d'ordre esthétique. J'ai classé les différents rapports entre les arts et la philosophie de telle sorte que la doctrine d'Aristote sur ce point, dans sa Poétique, est en quelque sorte "coincée" entre Platon et le romantisme, et rejetée du côté de la psychanalyse. J'ai également utilisé les fameux développements de la Politique sur le lien entre la démocratie et la croissance de la classe moyenne, pour faire un sort à l'apologie contemporaine, dans notre Occident, desdites classes.

Quel est le texte d'Aristote qui vous a le plus marqué, nourri, et pourquoi ?

Sans aucun doute le livre gamma de la Métaphysique, texte fameux entre tous, et dont Barbara Cassin et Michel Narcy ont proposé il y a quelques années une lecture tout à fait nouvelle. Dans ce texte, tout d'abord, Aristote énonce qu'il existe une "science de l'être en tant qu'être", programme que je suis un des rares à avoir pris au pied de la lettre, puisque pour moi les mathématiques, qui proposent une ontologie du multiple pur, sont l'existence avérée de cette science.

Aristote indique ensuite que le mot "être" se prend en différents sens, mais "en direction de l'un". Et en effet, pour moi, l'être est une notion équivoque, dès lors qu'on l'applique à la fois à l'existence réglée de ce qui est (les multiplicités disposées sous la loi d'un monde) et à la force de rupture de ce qui survient (ce que j'appelle un événement). Donc, "être" se dit au moins en deux sens. Cependant, ces deux sens sont polarisés l'un et l'autre par l'existence de vérités, construites dans un monde sous l'effet de l'événement. En ce sens on peut dire que "être" se dit "en direction de l'un", ce qui signifie : une vérité est l'être réel des multiples conséquences d'un événement.

Enfin, Aristote définit génialement (dans son contexte à lui, qui est celui des sujets et des prédicats) ce qu'on nomme aujourd'hui la logique classique, à partir de deux propriétés fondamentales de la négation : le principe de non-contradiction (on ne peut avoir en même temps et sous le même rapport la vérité de P et la vérité de non-P), et le principe du tiers exclu (on doit avoir ou P, ou non-P). Or, ce n'est qu'aujourd'hui que nous savons qu'en utilisant ces deux propriétés on peut définir en réalité trois types différents de logique : la classique en effet, mais aussi la logique intuitionniste, avec principe de non-contradiction mais sans le tiers exclu, et la logique paraconsistante, avec le tiers exclu mais sans le principe de non-contradiction. Ce qui en réalité veut dire qu'il existe trois notions essentiellement différentes de la négation. Cette variabilité de la catégorie logique de négation a des conséquences incalculables, et il est certain qu'Aristote a vu le problème dans toute son étendue. Le platonicien, ici, s'incline devant le génie en quelque sorte grammatical d'Aristote.

Où cet auteur trouve-t-il, à vos yeux, son actualité la plus intense ?

Tout le monde est aujourd'hui aristotélicien, ou presque ! Il y a à cela deux raisons distinctes, quoique convergentes. D'abord, Aristote invente la philosophie académique. Entendons par là une conception de la philosophie dominée par l'idée de l'examen collectif de problèmes correctement posés, dont on connaît les solutions antérieures (Aristote a inventé l'histoire de la philosophie comme matériau de la philosophie), et dont on propose des solutions neuves qui rendent vaines celles d'avant. Travail en équipe, problèmes communs, règles acceptées, modestie savante, articles des dix dernières années annulant tout un héritage historique... Qui ne reconnaît là les traits de la grande scolastique contemporaine, dont la matrice est la philosophie analytique inaugurée par le cercle de Vienne ?

D'un autre côté, l'hégémonie contemporaine de la démocratie parlementaire se reconnaît dans le pragmatisme d'Aristote, son goût des propositions médianes, sa méfiance au regard de l'exception et du monstrueux, son mélange de matérialisme empirique, de psychologie positive et de spiritualité ordinaire. Le train du monde s'accommode parfaitement d'Aristote, à l'exception sans doute d'un seul trait, il est vrai grandiose : son affirmation selon laquelle il faut s'efforcer de vivre "en Immortel". Ce trait à lui seul justifie qu'Aristote, parlant de lui-même, dise volontiers "nous, platoniciens", quitte ensuite à assassiner le maître. Oui, je crois que nous devons essayer de vivre "en Immortels". Mais c'est souvent contre l'aristotélisme ambiant, académique ou électoral, que nous devons relever cette maxime d'Aristote.

Propos recueillis par Jean Birnbaum



Repères

Né en 384 avant notre ère à Stagire, en Macédoine, mort en 323 à Chalcis, Aristote est le fils d'un médecin et d'une sage-femme. On sait peu de chose de sa vie, entièrement consacrée à l'étude, à l'écriture et à l'enseignement. Deux faits marquants sont à retenir : Aristote fut durant vingt ans le disciple de Platon avant de critiquer son maître, et il fut aussi le précepteur du futur Alexandre le Grand.

Il organisa l'ensemble des savoirs en une série de disciplines ordonnées, s'ouvrant par la logique, considérée comme outil indispensable pour toutes les connaissances, et s'appuyant sur la "philosophie première", la métaphysique. Ses travaux l'ont conduit également à renouveler la physique, la rhétorique, la politique, l'éthique, et à fonder les sciences de la vie.

Car Aristote n'est pas seulement un penseur spéculatif. C'est aussi un observateur, un esprit attentif aux réalités les plus diverses. Son influence s'est donc exercée dans des disciplines multiples, et ses concepts ont marqué toute l'histoire de la pensée. Bon nombre de notions que nous utilisons couramment ont été inventées par Aristote, comme l'opposition entre ce qui est "en puissance" et ce qui est "en acte".

L'ensemble de son oeuvre a profondément marqué la philosophie de langue arabe avant de revenir en Europe où elle finit par devenir, au Moyen Age, la référence principale de l'Eglise. Aujourd'hui, c'est sans doute son éthique qui demeure pour nos contemporains la part la plus accessible et la plus vivante de sa pensée.





Le réel, matière à pensée


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 01.02.08.

Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie..." : c'est cette protestation railleuse que lance le Sganarelle de Molière contre un penseur et son héritage, figés par la tradition et si longtemps brandis en arguments d'autorité. Sans avoir pour elle l'intempestive et polémique actualité de la philosophie platonicienne, dont on n'a de cesse de faire et de refaire le procès, la pensée d'Aristote peut pâtir de cet enfermement dans un passé et un monde définitivement révolus : celui d'une physique des causes finales, d'une politique d'où femmes et esclaves sont exclus, d'une morale de la vertu. Quand vient s'y ajouter une conceptualité parfois aride, il est à craindre que tant de vénérable antiquité ne finisse par rebuter.

Pourtant le tenant des causes finales est aussi l'inventeur de la physique, le fondateur de la biologie, le penseur de la démocratie. Nulle réalité, pour lui, n'est indigne de la philosophie. Observations du naturaliste, expériences du spectateur, raisonnements du dialecticien... Aristote part de ce donné sans en négliger la foisonnante hétérogénéité. Et ses concepts, patiemment forgés, le sont à la mesure de ce réel qu'ils ont pour tâche d'embrasser.

Lire et faire lire Aristote, c'est donc commencer par ne rien dédaigner de ce matériau bigarré auquel le philosophe a affaire, du mouvement des animaux à celui des astres, des théories savantes aux opinions populaires. C'est ensuite, de ce matériau, faire matière à pensée, pour en extraire, au fil de différences progressivement construites, le concept recherché. Telle est la méthode du philosophe que doit apprendre à faire sienne l'étudiant en philosophie, non par mimétisme scolaire mais par nécessité technique. Voir enfin une expérience, aussi simple et confuse que celle du bonheur éclairée par un concept philosophique disant les conditions de cet accomplissement de soi c'est éprouver cette joie de comprendre dont Aristote reconnaissait la trace en toute humanité.

Dans cet effort pour rendre la pensée commensurable au réel plutôt que le réel soluble dans la pensée, l'étude d'Aristote rencontre l'enseignement de la philosophie. Parce qu'elle invite aussi à se défier de l'éternelle tentation de l'abstraction ou de la glissante séduction du paradoxe, elle exhorte l'apprenti philosophe à la vigilance. Non plus que l'homme, la pensée humaine ne saurait se suffire à elle-même : elle ne pense et ne se pense qu'à partir de ce réel auquel il ne lui faut pas oublier de retourner. Salutaire rappel lorsqu'on débute dans l'étude de la philosophie ou qu'on s'essaie un peu plus tard à la transmettre. En cheminant avec Aristote dans les tours et détours du savoir, on y apprend lentement mais sûrement à philosopher.

Charlotte Murgier, chargée de cours à l'université Lille-III.

A LIRE :

Le magazine littéraire, n°472, février 2008, intitulé "ARISTOTE, le désir des savoirs". Selon son habitude, le mensuel propose un dossier remarquable qui, cette fois-ci, est consacré au Stagirite.



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