PENSER LE TEMPS PRÉSENT [1]

Publié le par alain laurent-faucon



« Moins la Toile est adossée à des médias indépendants, note Caroline Fourest, plus les internautes s'habituent à s'informer sur le mode de la rumeur et du complot. »

« Quand l'image, la pipolisation, l'anecdotique, la petite phrase dominent, il reste peu de temps pour aborder le fond », constate-t-elle aussi avant de diagnostiquer les maux dont souffre le système de l'information :


«  vidéocratisation - concentration - précarisation - contraction ».

 

D'abord, « le triomphe de l'image sur l'écrit favorise le fait divers, le personnel et l'émotion au détriment de l'analyse, du recul et de la confrontation d'idées ».

Ensuite, « l'autre talon d'Achille de l'information tient à la précarisation du métier de journaliste, très souvent pigiste ou pressé par le temps. Des conditions de travail qui ne facilitent ni l'enquête ni la prise de recul, alors que l'information va plus vite que la réflexion ».

Puis, « le danger pour la presse, c'est sans doute la contraction, - ce rétrécissement de l'espace-temps et de l'espace disponible pour aborder un sujet. Notamment parce qu'une génération habituée à l'image, à zapper, à chater sur MSN souffre d'un temps de concentration bien inférieur à celui de ses aînés. Même au coeur de la presse écrite, la dictature du court asphyxie la complexité ».

Enfin, « la concentration des médias, souvent dénoncée, vit un tournant. Le fait que plusieurs grands médias appartiennent à des quasi "frères" du président renforce le potentiel aléatoire de la démocratie d'opinion ».


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Intitulé Paul ou les ambiguïtés, l'essai de Jean-Michel Rey souligne « l'étrange actualité » de l'apôtre et désigne son legs majeur : « La pensée paulinienne imprègne toute notre conception de la politique ; elle en organise, le plus souvent à notre insu, les principales articulations ».

Ramassant la démonstration de l'auteur en quelques phrases bien senties, le journaliste du Monde, Jean Birnbaum, note : « Que l'on soit réformiste ou révolutionnaire, que l'on souhaite une douce mutation ou une transformation radicale, nous sommes incapables de dire la nouveauté autrement que sur un mode violent : une conversion absolue, où l'accueil de l'inédit appelle non seulement une émancipation à l'égard du passé, mais, bien plus, le congé donné à tout ce qui était là avant, le désaveu de l'antérieur, la négation du précédent ... »

« Nous envisageons toujours le changement comme une rupture brutale par rapport à une époque considérée comme dépassée, défaillante, et dont la seule dignité consisterait à avoir esquissé notre glorieux présent. On aura reconnu, ici, le modèle propre aux philosophies de l'histoire, le prototype des idéologies progressistes, la matrice des plus redoutables dialectiques. Inaugurer c'est discréditer ; fonder c'est mettre à l'écart ; chaque coup d'envoi est d'abord un coup de force. »


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La pensée de saint François d'Assise est d'autant plus pertinente de nos jours, note le journaliste du Monde, Nicolas Offenstadt, que « tout le propos du livre très profond de Giacomo Todeschni est de montrer comment, à partir des réflexions sur la pauvreté, la pensée franciscaine a contribué à façonner le langage et les pratiques économiques de l'époque, en particulier à propos du marché. »

« Du théologien languedocien Pierre de Jean Olivi, au XIIIe siècle, à Bernardin de Sienne, au XVe, les adeptes de la pauvreté volontaire ont élaboré une éthique économique qui légitime le rôle des marchands dans la cité comme experts de l'échange et de la mesure des valeurs, et fait de la juste circulation des richesses, contre ceux qui voudraient les accumuler, une vertu chrétienne et civique. »


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Dans Morale et chaos. Principes d'un agir sans fondement, Pierre Caye propose, selon le journaliste du Monde, Roger-Pol Droit, « une analyse de fond du monde contemporain, impressionnante par son acuité et son ambition. Cette lecture exigeante, voire difficile, donne le sentiment très vif que quelque chose d'important et de neuf se joue dans cet effort singulier pour trouver des issues à nos impasses ».

Que se passe-t-il, en effet, de nos jours pour que l'on soit peut-être obligé de repenser l'agir ? « Aux cataclysmes de fin du monde, écrit Roger-Pol Droit, s'est substituée la permanente incertitude des sociétés complexes.  »

« Pour nous, le chaos n'a plus le visage des destructions totales. Ses traits sont devenus ceux de l'imprévisible, du flou permanent, du désordre installé.

« Dès lors, comment agir ? Comment penser, philosophiquement, les règles possibles de l'action dans un monde immaîtrisable ? Et quelle place reste à l'homme dans un tourbillon qu'il subit mais ne peut habiter ? »

C'est à de telles interrogations que tente de répondre le philosophe Pierre Caye, en avançant que :


« penser consiste moins à poser des questions qu'à déplacer les questions que l'on pose ».


A méditer !

Non seulement il faut questionner le sujet de toute dissertation de culture générale, mais il faut aussi questionner le questionnement, et déplacer parfois les questions en les posant autrement. 





REVUE DE PRESSE




La démocratie des cerveaux disponibles


par Caroline Fourest


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 05.12.08.


Une information généraliste simplifiée rejaillit nécessairement sur l'offre politique. Quand l'image, la pipolisation, l'anecdotique et la petite phrase dominent, il reste peu de temps pour aborder le fond. Certains politiques font avec. La nouvelle génération est même taillée sur mesure pour répondre aux besoins de ce qu'Olivier Duhamel appelle la "vidéocratie". D'autres, moins sexy, sont sans doute voués à être inaudibles, malgré leur compétence. A droite, Nicolas Sarkozy forme un étonnant mélange de talent médiatique et de révolution idéologique clivante. Pour l'instant, cet homme ou cette femme ne dispose pas d'un leadership à gauche. Aux Etats-Unis, le miracle existe. Les démocrates ont su choisir un candidat qui correspond aux besoins du récit médiatique tout en portant une proposition politique étayée. En l'absence de ce leader providentiel, la bataille à gauche sera difficile. Puisqu'il est impossible de renverser ce système sans d'abord y participer. Tout se joue dans les interstices du système de l'information, dont la crise peut se résumer en quatre "ion" : vidéocratisation - concentration - précarisation - contraction.

Le triomphe de l'image sur l'écrit favorise le fait divers, le personnel et l'émotion au détriment de l'analyse, du recul et de la confrontation d'idées. Mais avec un peu de talent, le goût pour l'image peut être mis au service de l'esprit critique grâce à la satire et à l'impertinence. A condition de vouloir effectivement fortifier cet esprit critique et non conforter certaines pulsions infantiles, bêtes et méchantes. D'où la division au sein de la presse satirique, entre, d'un côté, celle qui veut vivifier la démocratie et, de l'autre, celle qui s'en moque, voire celle qui la vomit.

L'autre talon d'Achille de l'information tient à la précarisation du métier de journaliste, très souvent pigiste ou pressé par le temps. Des conditions de travail qui ne facilitent ni l'enquête ni la prise de recul, alors que l'information va plus vite que la réflexion. Le danger pour la presse, c'est sans doute la contraction. Entendez ce rétrécissement de l'espace-temps et de l'espace disponible pour aborder un sujet. Notamment parce qu'une génération habituée à l'image, à zapper et à chater sur MSN souffre d'un temps de concentration bien inférieur à celui de ses aînés. Même au coeur de la presse écrite, la dictature du court asphyxie la complexité. Seule la presse gratuite, criblée de grandes photos, tire son épingle du jeu.

La concentration des médias, souvent dénoncée, vit un tournant. Le fait que plusieurs grands médias appartiennent à des quasi "frères" du président renforce le potentiel aléatoire de la démocratie d'opinion. Ce lien incestueux n'est relativisé que par le fait qu'il existe encore quelques grands médias capables de véhiculer un message critique à l'égard de la parole officielle. Qu'en sera-t-il à l'issue de la réforme de l'audiovisuel public voulue par le président ? Au lieu de se montrer rassurant et de veiller à une meilleure séparation des pouvoirs politiques et médiatiques, il dit vouloir mettre fin à "l'hypocrisie" en nommant directement le président de France Télévisions. Son obligé sera-t-il au service du gouvernement ou de l'esprit public ? De deux choses l'une. Soit la réforme engagée permet en effet aux chaînes publiques de trouver un équilibre entre intérêt et qualité grâce à un financement ambitieux et pérenne. Soit la télévision publique du futur sera institutionnelle à en mourir d'ennui et perdra toute attractivité au profit des chaînes privées. Privée d'audience, son financement sera devenu difficilement justifiable (surtout en période de crise), et des politiques pourront alors envisager une privatisation totale du paysage audiovisuel français. Les téléspectateurs qui voudront fuir le divertissement tous azimuts iront grossir les rangs de ceux qui auront déjà fui le retour de l'ORTF, et tous se retrouveront sur le Web. Pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur, c'est lorsque des journalistes trouvent sur la Toile l'espace dont ils manquent dans leurs journaux et à la télévision pour développer ou compléter. La révolution numérique, celle des podcasts, offre aussi la possibilité de s'abonner aux émissions favorisant la complexité et de les écouter à n'importe quelle heure de la journée. A condition que ces programmes existent encore. Le numérique, via la TNT, permet la démultiplication des médias et donc d'espérer lutter contre la concentration. Mais ce morcellement de l'audience a un coût, celui de rendre plus difficile un récit commun et donc des valeurs communes. Sur le Web, chacun lit ce qu'il veut entendre. La démocratie s'en ressent. Moins la Toile est adossée à quelques grands médias indépendants et crédibles capables de maintenir cet espace critique commun, plus les internautes s'habituent à s'informer sur le mode de la rumeur et du complot.

Le problème n'est pas tant l'offre que la demande. Apprendre à se méfier de la désinformation tout en recherchant en priorité des programmes stimulants suppose d'apprendre aux nouvelles générations à décrypter et à trier dans la masse d'informations qui les submerge. Voilà qui exigerait une refonte de l'éducation nationale, tournée vers la philosophie, le commentaire de texte et l'analyse de discours. Mais peut-on attendre une telle révolution de la part de ceux qui, parmi les politiques, savent le mieux tirer profit de cette somnolence de l'esprit critique ?

Caroline Fourest, essayiste et rédactrice en chef de la revue ProChoix



Paul, la révolution en bégayant


"Paul ou les ambiguïtés", de Jean-Michel Rey


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.12.08.

Jean-Michel Rey souligne l'« étrange actualité » de l'apôtre sur la scène politique occidentale


En Occident, à chaque fois que la politique est à bout de souffle, dès qu'elle connaît un passage à vide, il lui faut repasser par la case départ - c'est-à-dire par la station saint Paul. Au lendemain de la première guerre mondiale, par exemple, la scène intellectuelle allemande fut le théâtre d'un intense débat autour de "l'apôtre des nations", ce juif converti qui a structuré la doctrine chrétienne : pour penser l'origine de l'Etat ou les impasses de la démocratie, le théologien Karl Barth et le juriste Carl Schmitt confrontaient leurs lectures de l'Epître aux Romains. Et aujourd'hui, alors que la conscience européenne est de nouveau en crise, les philosophes du Vieux Continent se cramponnent comme ils peuvent à l'héritage paulinien.

De l'Italien Giorgio Agamben au Français Alain Badiou en passant par le Slovène Slovène Slavoj Zizek, les théoriciens qui essaient de retrouver un horizon d'émancipation empruntent souvent un très vieux sentier, à l'entrée duquel on peut lire : "chemin de Damas". Dans un récent article de la New-York Review of Books, l'historien américain Mark Lilla moquait ce "moment paulinien de la gauche européenne" : il y a vingt-cinq ans, ironisait-il, les étudiants révoltés discutaient du "châtiment corporel" selon Michel Foucault ; désormais, allez vous balader dans les couloirs de telle ou telle université, et vous verrez nos jeunes rebelles disserter sur les Epîtres de saint Paul ...

En ce sens, l'essai de Jean-Michel Rey vient à point nommé. Intitulé Paul ou les ambiguïtés, il souligne "l'étrange actualité" de l'apôtre et désigne son legs majeur : "La pensée paulinienne imprègne toute notre conception de la politique ; elle en organise, le plus souvent à notre insu, les principales articulations", écrit Rey. De quoi s'agit-il ? De quelques mots, deux ou trois formules qui ont marqué à jamais notre manière de nommer l'avenir et sa séparation avec l'ancien temps. Que l'on soit réformiste ou révolutionnaire, que l'on souhaite une douce mutation ou une transformation radicale, nous sommes incapables de dire la nouveauté autrement que sur un mode violent : une conversion absolue, où l'accueil de l'inédit appelle non seulement une émancipation à l'égard du passé, mais, bien plus, le congé donné à tout ce qui était là avant, le désaveu de l'antérieur, la négation du précédent...

Nous envisageons toujours le changement comme une rupture brutale par rapport à une époque considérée comme dépassée, défaillante, et dont la seule dignité consisterait à avoir esquissé notre glorieux présent. On aura reconnu, ici, le modèle propre aux philosophies de l'histoire, le prototype des idéologies progressistes, la matrice des plus redoutables dialectiques. Inaugurer c'est discréditer ; fonder c'est mettre à l'écart ; chaque coup d'envoi est d'abord un coup de force. Voilà saint Paul : "un discours qui sépare en toute netteté le présent du passé et qui, en même temps, fait apparaître dans sa vérité ce que ce passé ne pouvait pas reconnaître, ce qu'il était incapable de comprendre - son aveuglement ou son refus d'admettre les formes de la nouvelle réalité".

Pour saisir la postérité d'un tel schéma, que les esprits d'Occident, "et ceux-là mêmes qui se croient sans rapport aucun avec la théologie ou avec le christianisme", n'en finissent plus d'ânonner, Jean-Michel Rey mobilise quelques théologiens, à commencer par le regretté Stanislas Breton. Il cite également certains théoriciens de la refondation sociale, qui voyaient en saint Paul un génial précurseur : Henri de Saint-Simon, Pierre Leroux, Edgar Quinet ... Mais il s'en remet surtout aux écrivains et à ce qu'ils ont dit de l'apôtre. Avec Rousseau, Hugo ou Valéry, il interroge la singularité d'une langue charnelle, charmeuse, qui permet à tout un chacun de se bricoler son propre Paul. A un philosophe comme Locke, Rey emprunte encore ses remarques sur le rythme formel des Epîtres : leur division en versets les offre à lire comme autant d'aphorismes, de fragments éclatés, permettant ainsi aux dogmatiques de fabriquer un apôtre à leur convenance.

Mais davantage que l'éparpillement, précise l'auteur, c'est son aspect répétitif qui donne au discours paulinien une telle puissance de séduction. Cette parole insistante, rageusement assertive, que nous n'avons cessé de relancer depuis qu'elle a été proférée, sonne elle-même comme une parole de bègue. Bossuet ne notait-il pas que les beaux esprits ont appris "à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ, sous la discipline de Paul" ? Renan posait lui aussi la question : "Le style de saint Paul (...), qu'est-il, à sa manière, si ce n'est l'improvisation étouffée, haletante, informe, du "glossolale" ? (...). On dirait un bègue dans la bouche duquel les sons s'étouffent, se heurtent et aboutissent à une pantomime confuse, mais souverainement expressive."

Paul, pauvre dans l'expression, mais suscitant une infinie richesse de commentaires ; Paul, écrivant à peine, mais toujours repris, cité, plagié, pillé : en spécialiste de la littérature, en fin connaisseur de la psychanalyse aussi, Jean-Michel Rey écoute le discours de l'apôtre. Il repère ses failles sans les nommer, distingue ses non-dits, énonce simplement leurs effets. Quand le silence s'installe, il tend l'oreille, dans l'espoir de saisir tel vertige, tel refoulé : "Ce qui a fasciné, le plus souvent, ce serait cette extrême virulence de la négation qu'on trouve à l'oeuvre chez l'apôtre. On a le sentiment pourtant que, parfois, apparaît en filigrane chez Paul la redoutable question du prix à payer pour une telle fondation, pour un tel escamotage d'un passé passablement encombrant. Une question qui concerne évidemment toute institution..."

Page après page, Jean-Michel Rey tourne donc autour des mêmes phrases, des mêmes mots, et cet essai aussi bref qu'élégant prend lui-même une tournure ruminante. Ainsi peut-il exhiber la façon dont saint Paul ventriloque le discours politique en Occident. Ressassant le ressassement, Rey montre comment nos désirs de rupture demeurent hantés par cet universel bégaiement.

Jean Birnbaum

PAUL OU LES AMBIGUÏTÉS de Jean-Michel Rey. Ed. de l'Olivier, "Penser/Rêver", 178 p., 13 €.



Quand le saint parle au présent


Alain Badiou

"Pour moi, Paul est un penseur-poète de l'événement, en même temps que celui qui pratique et énonce des traits invariants de ce qu'on peut appeler la figure militante. Il fait surgir la connexion, intégralement humaine, et dont le destin me fascine, entre l'idée générale d'une rupture (...), et celle d'une pensée-pratique, qui est la matérialité subjective de cette rupture."

Slavoj Zizek

"Une fois établies la mort et la résurrection du Christ, Paul s'attaque à sa véritable entreprise, qui est une entreprise léniniste, l'organisation du nouveau parti appelé communauté chrétienne... Saint Paul léniniste : Paul ne fut-il pas, comme Lénine, le grand "organisateur" et, comme tel, calomnié par les partisans du christianisme-marxisme des origines ?"

Giorgio Agamben

"Restituer Paul à son temps messianique signifie avant tout pour nous tenter de comprendre à la fois le sens et la forme intérieure d'un temps que Paul définit comme (...) "le temps de maintenant" - et seulement alors se demander de quelle manière quelque chose comme une communauté messianique est réellement possible."

Jean-Claude Milner

"Apprivoisés jusqu'au tréfonds de leur entendement, les esprits forts comme les esprits faibles ne s'embarrassent plus guère. Quand ils parlent d'universel, toutes les objections doivent s'évanouir, seraient-elles les mieux fondées en raison ou en fait ; tous dépendent de Paul de Tarse, mais les plus nombreux ne savent ni en quoi ni comment ; certains, plus rares, le citent, mais à des fins contraires à ce qu'il visait."



Modernité de François d'Assise


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.12.08.

L'étonnante vitalité éditoriale des travaux sur le « Poverello »


Parmi les grandes figures du Moyen Age, François d'Assise (1182-1226) est assurément l'une des plus vivantes aujourd'hui. Le marchand devenu ermite charismatique, qui fit de la pauvreté une valeur cruciale de sa communauté, inspire autant la pensée sociologique que la scène théâtrale.

En outre, la famille franciscaine compte encore de nombreux membres. Thaddée Matura, frère mineur et savant, évoquant ainsi les tâches actuelles de ces communautés, peut écrire : "Nous sommes, je crois, le seul groupe dans l'Eglise où le rapport au fondateur est central, très affectif, avec les dangers que cela suppose" (François d'Assise. Héritage et héritiers huit siècles après, Cerf, 130 p., 13 €). A l'approche du huitième centenaire de la reconnaissance de la fraternité par le pape Innocent III (1209), les études consacrées au saint montrent leur vitalité.

Bien des images qui ont façonné cette riche postérité proviennent du recueil des faits et miracles du "Poverello" et de ses premiers compagnons, les "petites fleurs", les Fioretti, qui ont transmis des historiettes bien connues. Ainsi de la rencontre du pauvre d'Assise et du loup de Gubbio : au contact du saint, cet animal enragé perd toute agressivité et en vient à faire la paix avec les citadins. Les historiens savent depuis longtemps que ces Fioretti sont l'adaptation en italien d'un original latin, lequel n'avait jamais été traduit en français.

C'est désormais chose faite, sous l'égide de Jacques Dalarun. Ces Actes du bienheureux François et de ses compagnons, composés vers 1327-1341, inaugurent une nouvelle collection aux éditions du Cerf, "Sources franciscaines", qui annonce la reprise de tous les textes fondateurs. Cette série proposera bientôt un deuxième morceau de choix : une nouvelle édition des vies de François écrites par Thomas de Celano. Ce témoin fondamental y raconte l'anecdote suivante : l'afflux des visiteurs auprès des frères épuise les ressources, ce qui inquiète le vicaire de François, Pierre de Catane. Ce dernier demande alors à pouvoir se servir des biens des novices. François refuse et lance : "Dépouille donc plutôt l'autel de la Vierge et supprimes-en les garnitures. Crois-moi : elle sera bien plus contente de voir l'Evangile de son fils observé et son autel dépouillé, que son autel orné et son Fils déprécié."

Ce récit exemplaire illustre quelques traits cruciaux de l'"économie franciscaine" : le lien entre la pauvreté et la circulation des richesses. Tout le propos du livre très profond de Giacomo Todeschini, qui rapporte l'anecdote, est de montrer comment, à partir des réflexions sur la pauvreté, la pensée franciscaine a contribué à façonner le langage et les pratiques économiques de l'époque, en particulier à propos du marché. Du théologien languedocien Pierre de Jean Olivi, au XIIIe siècle, à Bernardin de Sienne, au XVe, les adeptes de la pauvreté volontaire ont élaboré une éthique économique qui légitime le rôle des marchands dans la cité comme experts de l'échange et de la mesure des valeurs, et fait de la juste circulation des richesses, contre ceux qui voudraient les accumuler, une vertu chrétienne et civique.

En conclusion, Todeschini souligne que les positions économiques des Réformés, qui ont suscité la fameuse thèse de Max Weber reliant certains aspects du protestantisme avec le développement du capitalisme moderne, s'ancraient largement dans la tradition chrétienne médiévale. Une démonstration brillante.

Nicolas Offenstadt

LES ACTES DU BIENHEUREUX. FRANÇOIS ET DE SES COMPAGNONS. Introduction de Jacques Dalarun, traduction du latin par Armelle Le Huërou. Cerf/Les éditions franciscaines, "Sources franciscaines", 284 p., 19 €.

RICHESSE FRANCISCAINE. DE LA PAUVRETÉ VOLONTAIRE À LA SOCIÉTÉ DE MARCHÉ de Giacomo Todeschini. Traduit de l'italien par Nathalie Gailius et Roberto Nigro. "Verdier Poche", 284 p., 13, 80 €.



La force de l'impuissance


"Morale et chaos. Principes d'un agir sans fondement", de Pierre Caye


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.12.08.

Comment penser l'action dans un monde incontrôlable



Nous ne vivons pas le chaos de l'Apocalypse. Aux cataclysmes de fin du monde s'est substituée la permanente incertitude des sociétés complexes. Pour nous, le chaos n'a plus le visage des destructions totales. Ses traits sont devenus ceux de l'imprévisible, du flou permanent, du désordre installé. Dès lors, comment agir ? Comment penser, philosophiquement, les règles possibles de l'action dans un monde immaîtrisable ? Et quelle place reste à l'homme dans un tourbillon qu'il subit mais ne peut habiter ?

Telles sont les principales interrogations d'où part la réflexion de Pierre Caye. Ce philosophe discret, connu pour ses travaux de recherche sur la Renaissance et l'humanisme, livre avec Morale et chaos le premier volet d'une analyse de fond du monde contemporain, impressionnante par son acuité et son ambition. Cette lecture exigeante, voire difficile, donne le sentiment très vif que quelque chose d'important et de neuf se joue dans cet effort singulier pour trouver des issues à nos impasses.

Un paradoxe central préside aux méditations de Pierre Caye : trouver une force dans notre impuissance même, et en tirer toutes les conséquences. Qu'est-ce à dire ? Dans ce monde où tout se métamorphose à toute vitesse, le seul point fixe se trouve en nous-mêmes, dans notre inertie. Le cours des événements nous échappe, nos actions n'ont plus de prise sur l'histoire ? Notre impuissance même devient un ancrage, et cette fragilité assumée se révèle être notre plus ferme assiette. L'endurance est notre sagesse.

L'intérêt majeur de ce parcours est de ne pas se contenter d'une "philosophie du désarmement" qui s'emploie à ôter sa puissance à l'être, mais de poursuivre et de déplacer l'effort de pensée, en tentant de surmonter le nihilisme de l'intérieur, en direction du droit et de la politique. Ce que Pierre Caye nomme "l'Empire de Soi" n'est pas le gouvernement de sa propre personne, comme en rêvaient les écoles de sagesse antiques, mais bien l'amorce d'un ordre politique dépourvu de fondement, dont un second volume détaillera les prolongements.

"Penser consiste moins à poser des questions qu'à déplacer les questions que l'on pose", écrit Caye. Cette formule pourrait aussi s'appliquer à la façon, très étonnante parfois, qu'a ce philosophe de transposer dans notre actualité certains concepts majeurs des Anciens. Sous sa plume, des notions stoïciennes sont rapprochées des faits de l'heure, des auteurs néoplatoniciens (Plotin, Proclus, Damascius) indiquent des sentiers pour demain, et font bon ménage avec Gracian, Hobbes ou Deleuze - entre autres. Sans doute faudra-t-il du temps, et le second volume, pour mesurer pleinement les enjeux de cette entreprise. Mais, d'ores et déjà, elle s'annonce des plus rares, et de souffle long. Autant, si possible, s'y engager tout de suite.

Roger-Pol Droit

MORALE ET CHAOS. PRINCIPES D'UN AGIR SANS FONDEMENT de Pierre Caye. Ed. du Cerf, "La nuit surveillée", 346 p., 35 €.



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