SOCIÉTÉ : L'AUTRE ME SERT-IL ?

Publié le par alain laurent-faucon - alf - andéol



L’économie de marché a non seulement besoin de nos dépendances et addictions, de notre fascination pour l’avoir, mais – par la publicité et les techniques de vente – elle s’efforce d’amplifier tous ces travers tant ils lui sont profitables. Puisque nous désirons à travers le désir de l’autre (cf. René Girard), les stratégies mercatiques et publicitaires ont intérêt à créer une concurrence des désirs, afin d’augmenter les parts de marché ou d'imaginer de nouvelles niches rentables.



S’inspirant notamment des analyses de Hobbes, le philosophe américain C.B. Macpherson a fort bien décrypté les présupposés d’ordre social et les enjeux économiques de l'invention de l’individu [1]. L’approche libérale des rapports humains – avec le « sacre » de l’individu – a pour objet de transformer ce dernier en une « unité économique » dans le jeu des échanges et, si l’avantage concurrentiel l’exige, en une « variable d’ajustement ».



Il n’est pas possible de faire l’impasse sur cette vision de l’homme et de la société, l’un des primum mobile de notre démocratie – entendons : de notre démocratie libérale.



Repenser la démocratie oblige à tenir compte du qualificatif « libéral » que l’on a tendance à systématiquement évacuer et à la mettre en perspective par une démarche archéologique ou généalogique. C’est ce qu’a effectué C.B. Macpherson. Mais encore faudrait-il lire et connaître les penseurs novateurs. Un Macpherson par exemple. Et ne pas toujours privilégier Locke au détriment de Hobbes.



Les conséquences, sur le long terme, de ce changement complet de paradigme – une société des individus (Norbert Elias) au sein d’une démocratie libérale marquée par l’économie de marché – sont multiples et, en grande partie, prévisibles et/ou inéluctables. Au point qu’il est possible de se demander s’il existe encore des biens non marchands. Une question qu'avait déjà posée la revue Esprit dans son numéro de février 2002.



Concernant les hommes eux-mêmes, un certain nombre de psychiatres ont constaté l’apparition de nouvelles peurs, angoisses, défaillances, dérives pathologiques.



Pour le psychiatre Dominique Barbier, la société contemporaine serait une véritable « fabrique » d'hommes pervers, c’est-à-dire d’hommes pour qui la relation à l’autre tend à devenir essentiellement utilitaire. C’est ce mode d’être – ce comportement – qui relèverait de la perversité.


 

« Nous sommes aujourd'hui dans la gestion de l'autre : que peut-il m'apporter pour optimiser mes possibilités, mes convenances, mon bien-être ? »

 


C’est cette perversité-là qui est peut-être la conséquence psychique de cet « individualisme possessif » analysé par Macpherson. Mais c’est une question que je me pose – et je n’ai pas de réponses.



De même, ce « manque » que nous ne voulons plus subir ni admettre, n’est-il pas, comme le pensent les philosophes l’un des marqueurs essentiels de notre humaine condition, hantée par la finitude ? Et que la société de marché – ou de consommation – veuille l’occulter en mettant l’accent sur l’avoir, ne serait-ce pas justement l’une des conséquences de cet « individualisme possessif », de ce changement de paradigme ? Les addictions évoquées par le psychiatre et l’importance des états dépressifs comme l’usage très fréquent de tranquillisants, tendraient à prouver que le retour du refoulé est ce « manque ». Mais, là-encore, c'est une question que je me pose. Et, une nouvelle fois, je n'ai pas de réponses.



L’idée que notre époque « ne supporte pas le manque - y compris le manque de réponse » et qu’elle « cherche une mère archaïque, même à la tête de l'État », est séduisante. Dommage que le psychiatre, au cours de son entretien avec la journaliste du Nouvel Observateur, n’en dise pas davantage !



Il est tout aussi regrettable – mais, comme le remarquait Mac Luhan, le media c’est déjà le message, et un entretien n’est pas une longue thèse, d’où ces pétitions de principe qui mettent parfois mal à l’aise -, il est, toutefois, regrettable que l’auteur ne se soit pas plus expliqué sur la « fin du patriarcat et l'avènement du matriarcat ». Même s’il nous indique en quoi cela consiste.



J’aurai bien voulu savoir si ce « matriarcat » - le « principe de plaisir » opposé au « principe de réalité » symbolisé par le « patriarcat » ? – si ce « matriarcat » était la conséquence de cette philosophie morale et politique qu’exprime l’individualisme possessif. L’élément moteur de notre société de marché – ou de consommation – ne serait-il pas ce « principe de plaisir » justement ? Ce qu'exploitent tous les discours publicitaires.



A présent, je vous laisse lire l’entretien et je vous invite à faire comme moi – même si je ne suis pas la mesure de toutes choses ! -, car c’est à cette condition qu’une lecture peut vous aider à penser par vous-même. Encore une fois : lire c’est peu lire mais bien lire. Je me suis donc permis de penser « en direct » pour vous montrer ce que vous devez faire quand vous effectuez votre « veille ». L’important n’est pas d’avoir la bonne réponse – un leurre ! – mais de se poser des questions à partir d’un texte. Car c’est ainsi que vous devez également procéder quand vous traitez un sujet.

 

 

NOTE :


[1] MACPHERSON C.B., La théorie politique de l'individualisme possessif. De Hobbes à Locke, (1962), Gallimard, 1971, pour la traduction française, 2004 pour l'édition dans collection « folio essais ».

 

 





 

 

 

 

 

 

 

21/07/2009


 

La fabrique de l’homme pervers


 

Entretien avec Dominique Barbier, expert-psychiatre




Nous avions rencontré Dominique Barbier à l'occasion d'un dossier sur «  Millénium », en quête du spécialiste capable de décrypter le face-à-face entre l'héroïne, Lisbeth Salander, et son tuteur sadique. Chaleureusement recommandé par Boris Cyrulnik, Dominique Barbier, habité comme son illustre confrère d'une vraie passion pour le métier, nous avait longuement entretenu des mécanismes et divers degrés de la perversion mentale ; avant d'ajouter, que, la société contemporaine était une véritable « fabrique » d'hommes pervers.

De plus en plus de pervers ? Non pas bien sûr au sens courant de serial killer ou autre dérive spectaculaire, mais dans une acception plus ordinaire ; celle où la relation à l'autre tend à devenir essentiellement utilitaire. L'autre qui, bien souvent, ne serait plus qu'un objet dans une stratégie d'épanouissement à sens unique ou de réparation d'un ego mal construit, nous expliquait en substance Dominique Barbier. Ainsi, les pervers seraient comme des vampires qui, sans en avoir l'air, puisent dans un autre leur vitalité, créant chez ce dernier un malaise durable et diffus.

Rendez-vous fut pris pour que le spécialiste nous en dise un peu plus. C'est chose faite.

Anne Crignon

 

 

 

 

 

 

D.R.

 

Criminologue et expert-psychiatre, Dominique Barbier est l'auteur de nombreux livres de psychiatrie et de psychanalyse, comme la Dépression (Odile Jacob), et de nombreux articles comme « la Rédemption du pervers » dans la revue Synapse. Il prépare un nouvel ouvrage sur la fabrique de l'homme pervers dans la société contemporaine.

 

 

 

Sous l'effet du passage au matriarcat et de la crise économique, il entrerait dans les relations humaines de plus en plus de perversité, c'est-à-dire un rapport à l'autre purement utilitaire. Telle est la thèse de Dominique Barbier, expert-psychiatre au contact de ces nouvelles pathologies - Anne Crignon

 

 

BibliObs.- Vous observez dans vos consultations une évolution des pathologies. Quels sont ces nouveaux troubles ?


Dominique Barbier.- Nous sommes en pleine mutation sociale, ce qui entraîne des modifications considérables de la pathologie mentale. On se demande en effet ce qu'est devenue l'hystérie, on voit très peu de névrose obsessionnelle, peu de cas de phobie. En revanche, la toxicomanie, l'alcoolisme et la dépression connaissent une augmentation notable. De même que les troubles du comportement, les passages à l'acte agressifs, la délinquance et les troubles de la personnalité.


BibliObs.- Quelles en sont les principales causes ?


Dominique Barbier.- J'interprète cette modification comme le résultat de la fin du patriarcat et l'avènement du matriarcat : pour faire bref, le patriarcat entraînait le refoulement, l'adaptation au réel et son acceptation par l'effet de castration de la fonction paternelle. Le matriarcat, quant à lui favorise une dépendance à la mère avec disqualification du père (qui s'en arrange plus ou moins bien) et l'on arrive ainsi de plus en plus souvent à l'âge adulte sans être sevrés. La fonction paternelle de coupure de la fusion avec la mère n'a pu advenir. Or la fonction du sevrage est de faire comprendre au nourrisson et à l'enfant qu'ils n'ont pas à tout attendre de l'extérieur, qu'ils ont à se contenter, non à toujours consommer.

Si le sevrage est mal fait, on aura tendance à consommer toujours plus. D'où les pathologies de l'oralité : addictions, boulimie/anorexie et les multiples dépendances, qui s'intègrent parfaitement dans la société de consommation. C'est ainsi qu'on fabrique des états-limites, qui sont parfaitement adaptés à nos sociétés postmodernes, qui sont des sociétés de l'avoir. On ne se pose même plus la question de l'être.


BibliObs.- A quoi reconnaît-on un état-limite ?


Dominique Barbier.- Pour résumer, la frontière entre lui et l'autre n'est pas clairement définie. Il a besoin de « prolonger son moi » dans l'autre pour un renforcement d'identité, qui constitue sa dépendance. C'est dans ce besoin consommatoire de l'autre qu'il présente un cousinage avec la perversion, mais qui, elle, est une structure constituée. Le non-sevrage de la personne en état-limite, la non dé-fusion à l'égard de la mère fait que sa personnalité d'adulte n'est pas autonome, sa place n'est pas définie. Il est « addicte » de l'autre. C'est comme si l'autre l'hypnotisait. Dans cette hypnose, les événements ne font pas histoire mais sont immédiatement effacés par l'événement suivant dans un zapping sans sédimentation.


BibliObs.- Et quel est le profil d'un pervers ?


Dominique Barbier.- Il faut opposer la perversité à la perversion. La première constitue un trait de personnalité, la seconde une structure, c'est-à-dire un mécanisme constant de fonctionnement psychique. Le pervers s'insinue dans le fantasme de l'autre, dont il a une connaissance intuitive bien meilleure que l'intéressé : il fait croire à l'autre, même en dehors des mots, qu'il lui est indispensable et qu'enfin il y a quelqu'un qui le comprend, dans un fantasme de complétude totale. Il s'agit d'une effraction dans l'autre et d'un rapt d'identité, à l'insu de sa proie.

Ce prédateur, qui évoque l'image du vampire, va de mieux en mieux au fur et à mesure qu'il anémie sa victime ; c'est un destructeur, il a une indifférence à la souffrance de l'autre dont il peut abuser. Sa culpabilité apparaît inexistante. C'est la jouissance à perte de vue où l'autre est réduit à n'être qu'un outil entre ses mains.


BibliObs.- Quel est le lien entre l'état-limite et le pervers ?


Dominique Barbier.- Le pervers a une compétence extraordinaire à déstabiliser l'autre avec de petites phrases faussement insignifiantes mais qui s'accrochent à l'inconscient qu'elles parasitent à notre insu en continuant leur travail de sape. C'est ce que j'appelle les plasmides. Comme l'état-limite est influençable et manque de repères et d'assurance, du fait d'une personnalité fluctuante, il est la cible privilégiée du pervers, avec lequel ils forment un bon tandem, le conducteur étant bien sûr le pervers.


BibliObs.- Est-ce un phénomène de société selon vous ?


Dominique Barbier.- Assurément. Nous sommes aujourd'hui dans la gestion de l'autre : que peut-il m'apporter pour optimiser mes possibilités, mes convenances, mon bien-être ?

 

BibliObs.- Quelles sont les conséquences sociales de ce renversement de pathologie ?


Dominique Barbier.- Cette absence de sevrage a une conséquence très nette : un discours présidentiel qui a réponse à tous les problèmes est en adéquation parfaite avec l'époque, laquelle ne supporte pas le manque - y compris le manque de réponse. Et qui cherche une mère archaïque, même à la tête de l'État. En quelque sorte, notre Président a réponse à tout. Il ne favorise pas le « travail du manque » qui est la fonction paternelle de dé-fusion. Il répond trop bien au fantasme du citoyen, ce qui ne règle en rien les problèmes sociétaux. Nous sommes gavés de toute part, jusqu'à ne plus y trouver notre compte : si l'on veut remplir le récipient, le débit du robinet ne doit pas être trop fort sinon le récipient reste vide. Nous en sommes là aujourd'hui, dans le vide par excès ! L'homme en est réduit seulement à sa valeur économique, ce qui le dépossède de sa dimension spirituelle et psychique, fondée sur le manque.


BibliObs.- Avec un degré d'individualisme rarement atteint ?


Dominique Barbier.- Oui, le but de la vie semble être aujourd'hui la jouissance à perte de vue, ce qui, obligatoirement, amène à l'individualisme par absence d'altérité. Le non-sevrage ne nous fait pas aller vers l'autre. De plus, la politique actuelle résultant d'une guerre économique mondialisée casse ce qui est encore humain en nous. Nous sommes dans une marchandisation de l'existence.


Propos recueillis par Anne Crignon

 

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