LA "QUESTION JUIVE" EN FRANCE

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME, JUDÉOPHOBIE

REMARQUE PRÉLIMINAIRE

 

Cette synthèse n’épuise absolument pas la question de la « question juive », tant il y aurait d’horizons d’intelligibilité à déchiffrer, surtout si l’on songe aux innombrables débats philosophiques, métaphysiques, existentiels, religieux et politiques suscités par la « question juive », de l’hégélien Bruno Bauer à Karl Marx et à Jean-Paul Sartre, en passant notamment par les réflexions et commentaires d’Alain Badiou, Edgar Morin, Daniel Bensaïd, Robert Mandrou, etc. Par ailleurs, il nous faudrait aussi questionner la question de la « question juive » si nous voulions faire un travail herméneutique digne de ce nom. Nous nous contenterons d'une approche historique pour tenter de comprendre ce que signifient les termes  : antijudaïsme / antisémitisme / judéophobie.

 

ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME, JUDÉOPHOBIE

APPROCHE HISTORIQUE


 

 

L’invective hugolienne

 

Il est des mots qui dévoilent les obsessions d’une époque, des mots utilisés spontanément et qui résument une situation et l’opinion que l’on s’en fait. Par exemple, au livre premier des Châtiments, Hugo s’en prend aux « amis de Fould le juif et de Maupas le Grec [1] », tandis qu’au livre second, il s’écrie : « Les juifs triomphent, groupe avare / Et sans foi… »

Essayer de comprendre pourquoi Victor Hugo s’en prend ainsi aux juifs nous permettra d’analyser ce que fut cet antijudaïsme qui, quelques années plus tard, vers la fin du XIXe siècle, se transformera en antisémitisme.

 

De la révolution industrielle à l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle oligarchie financière : les « Deux Cents »
 

Quand Victor Hugo écrit Les Châtiments, une nouvelle caste est en train de poursuivre son ascension dans les hautes sphères du monde des affaires et de la finance. Son arrivée aux postes clés est l’un des événements majeurs [2] de la vie politique, économique et sociale du XIXe siècle, - ce qui provoquera d’ailleurs de vives tensions au siècle suivant, au cours des années 1930 notamment. Pour comprendre la montée en puissance de cette nouvelle caste, véritable oligarchie financière, il faut savoir que le grand mouvement de « relève de l’homme par la machine » - désigné par le terme de révolution industrielle – nécessite l’emploi d’un matériel coûteux et d’importants capitaux. Pour passer du modeste atelier à la fabrique puis à l’usine, pour exploiter les nouvelles techniques de production et de transport, notamment les chemins de fer, pour s’approvisionner sur des marchés lointains, encore faut-il disposer d’argent, de beaucoup d’argent [3]  D’où la nécessité de faire appel à d’autres formes de financement et de crédit. Dès le Second Empire [4], le système bancaire [5] se développe, les sociétés anonymes [6] par actions (S.A.) se multiplient, les opérations en bourse [7] et la spéculation financière prennent de l’ampleur. Des fortunes se font et se défont – c’était déjà perceptible sous la Monarchie de Juillet : ce que montre Balzac dans Le Père Goriot -, des scandales éclatent parfois, mais, très vite, une nouvelle féodalité, dont le fief est la finance et les conseils d’administration des entreprises, se met en place. Ses membres, liés entre eux par des alliances familiales ou par des contrats d’affaires, exercent des fonctions politiques ou gouvernementales.

Dans L’Avenir de la Science, Ernest Renan écrit : « J’appelle ploutocratie un état de société où la richesse est le nerf principal des choses, où l’on ne peut rien faire sans être riche, […] où la capacité et la moralité s’évaluent généralement (et avec plus ou moins de justesse) par la fortune […] ». La puissance du capital, constate, quelques années plus tard, Auguste Comte dans ses Cours de philosophie positive, est « devenue exorbitante dans les transactions journalières ». Quant à Georges Duchêne [8], après avoir recensé ces maîtres des chemins de fer et de la métallurgie, des paquebots et du gaz, des banques et des sociétés de crédit, il conclut dans son ouvrage sur L’Economie Politique de l’Empire : « le gaspillage de la fortune publique au profit d’un petit groupe d’habiles qui n’atteint pas deux cents individus est un bien terrible fléau ». Le thème des « deux cents familles » sera repris par un responsable politique de la IIIe République, Edouard Daladier [9], d’abord à la Chambre des Députés (séance du 11 avril 1930), puis au congrès du parti radical en 1934. Ce thème mobilisateur, de nature ambiguë, sera également récupéré par L’Humanité titrant en 1938 : « Qui possède les richesses de la France ? », et par la droite nationaliste.

Réalité en partie déformée, qui vit et se survit à la façon d’un mythe dans les années trente ? Toujours est-il que, durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’émergence de cette nouvelle féodalité est bien une réalité - même si ses membres ont parfois des idées politiques divergentes [10] et même s’ils se déchirent pour la conquête du pouvoir.

Parmi les « Deux Cents » figurent non seulement des protestants [11] et des catholiques, mais aussi des juifs – ce qui nous ramène aux propos de Victor Hugo dans Les Châtiments : « Les juifs triomphent, groupe avare / Et sans foi… » Le Fould [12] dont parle le poète – Achille Fould, ministre des Finances et banquier - fait partie, depuis la IIe République, de l’entourage de Louis-Napoléon Bonaparte. Au même titre que d’autres familles juives, comme celles des Rothschild [13], Pereire, Lazard, Raphaël, Louis-Dreyfus, les Fould possèdent leur propre banque d’affaires – Fould, Oppeinheim et Cie – qui sera plus tard absorbée par la banque Heine et Cie.

Si des familles juives font désormais partie de cette nouvelle féodalité [14], c’est parce leurs membres ont acquis les mêmes droits civils et politiques que les Français. Leur arrivée dans les sphères du pouvoir est donc un phénomène nouveau qui s’explique par deux événements historiques : l’émancipation, par le décret de 1791, des juifs vivant en France, et la révolution industrielle qui assure la victoire du capital industriel et agioteur sur le capital immobilier et foncier.

 

De l'émancipation des juifs (1791) à l'arrivée d'une minorité d'entre eux dans les hautes sphères de la société française dès la Monarchie de Juillet
 

C’est la Révolution française qui a fait du juif un citoyen à part entière, avec les libertés que cela implique, notamment celles d’aller et venir comme bon lui semble et de participer à la vie du pays au même titre que les autres Français. Autant de libertés fondamentales qui, jadis, ne lui étaient pas du tout reconnues. Cette égalité civile et politique, les juifs la doivent à l’action remarquable de l’abbé Grégoire [15] qui défendit leur cause devant l’Assemblée nationale et qui parvint à faire voter le décret du 13 novembre 1791 leur accordant l’émancipation. Toutes les communautés juives installées sur le territoire français - en Alsace et en Lorraine, dans le Sud-Ouest (Bordeaux et Saint-Esprit-lès-Bayonne), dans le Comtat Venaissin [16] et certaines grandes villes comme Paris, Lyon, Dijon, Nantes, Rouen, Nice, Toulouse - possèdent désormais les mêmes droits que les autres citoyens.

Dès la Monarchie de Juillet, la réussite de certains juifs dans le monde des affaires et de la finance, leur entrée remarquée dans l’arène politique et leur présence dans la presse, l’édition et le théâtre vont provoquer méfiance et hostilité de la part de bon nombre de Français. Avant leur émancipation, les minorités juives vivaient dans certains quartiers réservés – les juiveries [17] -, et leurs activités étaient bien définies : petit commerce et usure [18]. Une situation totalement bouleversée par le décret de 1791. Désormais les juifs peuvent s’installer où ils veulent, exercer le métier de leur choix, participer à la vie du pays, occuper des postes en vue. La place nouvelle que certains d’entre eux occupent dans la société française, leur visibilité soudaine dans les secteurs les plus sensibles – d’abord les affaires, la finance et la presse, puis la politique - engendrent très vite méfiance et rancœur, cristallisent et ravivent d’anciennes querelles datant de l’antijudaïsme médiéval.

L’affaire Mortara, aujourd’hui oubliée mais qui provoqua bien des remous au XIXe siècle, et les prises de position du journaliste catholique Louis Veuillot méritent toute notre attention. Car cette affaire fait remonter à la surface les inimitiés réciproques, à fondement religieux, qui perturbent les rapports entre juifs et chrétiens ; résume tous les griefs et toutes les attaques, toutes les rumeurs et tous les préjugés véhiculés depuis le Moyen Age [19] à l’encontre des juifs. Elle annonce également, à travers le discours de l’écrivain et journaliste Louis Veuillot, quelques thèmes qui seront repris par Drumont dans son livre La France Juive et qui sont étroitement liés à la nouvelle situation politique, économique et sociale des juifs dans la société française.

« La Synagogue est forte », écrit notamment Louis Veuillot dans le journal L’Univers : elle a les journaux, elle a la banque. Et cette situation choque d’autant plus qu’elle est disproportionnée par rapport au nombre de juifs vivant en France. Une situation qui choque également parce qu’il n’y a pas si longtemps encore, écrit Bernard Lazare, « le Juif n’était rien, il n’avait aucun droit, aucun pouvoir ». Une situation qui choque enfin parce que beaucoup de juifs restent fidèles à leurs traditions : l’émancipation n’a donc pas produit les effets escomptés par ceux qui l’ont prônée, un abbé Grégoire notamment qui, dans son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs publié en 1788, estimait que l’émancipation réduirait l’unicité juive et que le problème posé depuis tant de siècles serait ainsi résolu par la disparition progressive du particularisme juif. Tirant quelques années plus tard un premier bilan de l’émancipation, aussi bien Napoléon 1er que le jurisconsulte Portalis en arriveront à la même conclusion : les juifs ne sont pas une secte, mais une nation dans la Nation.

 

L'affaire Mortara (1858) et la thèse du complot juif développées par l'écrivain et journaliste catholique Louis Veuillot 

 

En septembre 1858, un enfant juif - baptisé secrètement à l’âge d’un an par une servante chrétienne alors qu’il était gravement malade - est enlevé de force à ses parents pour être placé à l’hospice des catéchumènes, à Rome. Lorsqu’il est enlevé à sa famille, le jeune Edgar Mortara est alors âgé de sept ans. Les parents de l’enfant protestent, alertent la communauté juive et les rabbins de France et d’Allemagne. Les journaux, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, au Piémont et en France, s’emparent de l’affaire. « Quoi ! les lois canoniques autoriseraient une pareille violation, un pareil renversement de la justice et de la morale universelle ! », s’exclame le journaliste français Louis Alloury dans son éditorial du Journal des débats, le 12 octobre 1858.

Face aux critiques, le Saint-Siège réplique, rappelle l’historien et journaliste Michel Winock [20], par une série d’arguments : le sacrement du baptême a fait entrer l’enfant dans l’Eglise qui, au nom du Christ, a de ce fait acquis sur le jeune Edgar un « droit supérieur à tout droit humain » ; par ailleurs, les Mortara, qui sont les hôtes d’un Etat chrétien, doivent se conformer à ses lois ; enfin, cette famille, en employant une servante chrétienne, a bafoué la loi car, dans les Etats du pape, il est interdit à un juif d’avoir sous ses ordres un chrétien.

Un certain nombre de juifs contre-attaquent dans les Archives israélites, dans Le Courrier de Paris ; Jules Assézat publie une brochure chez l’éditeur Dentu, Le Droit du père ; l’année suivante, toujours chez le même éditeur, le rabbin Aristide Astruc publie Les Juifs et Louis Veuillot. En 1860 est fondée l’Alliance israélite universelle.

Du côté catholique, Veuillot, qui déplore la timidité de ses coreligionnaires et de l’épiscopat, s’engage à fond dans l’affaire Mortara, par une série d’articles publiés dans L’Univers à partir du 17 octobre 1858. Comme le fait remarquer Michel Winock, le journaliste va « ferrailler jusqu’à la fin novembre contre ce qu’il appelle la presse juive. En décembre, il complète son apologie par une nouvelle série d’articles, qui ne concernent plus directement l’affaire Mortara, mais le judaïsme. » Ce n’est pas simplement le peuple déicide qui est alors visé, mais une minorité active, une puissance occulte - pour Veuillot, ce sont les « journaux juifs » qui ont lancé l’affaire et il cite Le Journal des débats, Le Siècle, Le Constitutionnel. Le journaliste évoque enfin la thèse du complot que l’historien Michel Winock résume ainsi : « convaincus par la tradition talmudique que le chrétien est l’ennemi, les juifs organisent une guerre occulte contre lui, grâce au levier de leur puissance financière et par la conquête de l’opinion publique au moyen des journaux qu’ils contrôlent ».

Il suffit de lire Louis Veuillot. « La Synagogue est forte, écrit-il dans l’un de ses articles. Elle enseigne dans les universités, elle a les journaux, elle a la banque, elle est incrédule, elle hait l’Eglise ; ses adeptes et ses agents sont nombreux. Elle les a mis en mouvement partout, et son succès dépasse les espérances qu’elle pouvait concevoir, puisque, si nous en croyons Le Constitutionnel, les gouvernements eux-mêmes, cédant à la fausse opinion qu’elle a su créer, lui viennent en aide. » Le journaliste de L’Univers dénonce la place des juifs dans la société, conséquence directe de « l’effet odieux des libertés » qui leur ont été octroyées en 1791.

Son antijudaïsme est cependant fort éloigné de ce qui deviendra plus tard l’antisémitisme [21], celui d’un Drumont par exemple. Il n’est finalement qu’une simple réactualisation de l’antijudaïsme médiéval. Il ne faut pas, dit-il, haïr les juifs, car ils doivent « s’asseoir au banquet de la réconciliation ». En effet, explique-t-il, les « derniers de la race déicide seront pardonnés, les rejetons de ces bandes misérables mourront dans la lumière et dans l’amour de la croix. S’ils blasphèment le Christ sur les berceaux de leurs enfants ; si, dans de lointains pays où ils sont tombés au-dessous des derniers barbares, il faut à leur pâque devenue sacrilège le sang d’un enfant chrétien [22] […], qu’avons-nous à faire, sinon de suivre l’exemple de la grande Victime, et leur rendre le bien pour le mal ? » Toutefois, estime Louis Veuillot, une telle attitude à des limites : « je ne crois pas, écrit-il, qu’on fasse aucun bien à ce peuple, d’une part en multipliant les privilèges de sa détestable industrie, de l’autre en lui prodiguant des faveurs politiques qui encouragent son insolence naturelle. »

 

De l'antijudaïsme religieux et social à ce que l'on va désormais appeler l'antisémitisme moderne

 

Dans un ouvrage paru sous la Monarchie de Juillet, le fouriériste Alphonse Toussenel – malgré le titre de son ouvrage : Les Juifs rois de l’époque, Histoire de la féodalité financière (1845) – critique aussi bien les juifs [23] que les protestants, tous deux considérés comme des étrangers [24] de l’intérieur et des cosmopolites [25], car pour eux l’argent et la finance n’ont pas de patrie. Or n’oublions pas qu’au même moment, partout en Europe, germe l’idée de nation, une idée lancée par la Révolution de 1789 [26], une idée reprise par certains hommes politiques, un Bismarck par exemple qui, à partir de la Prusse cherche à réaliser l’unité allemande. Un peuple. Une nation. Ces mots, aux allures de slogans, représentent tout un programme. Ils annoncent la montée des nationalismes. Ils annoncent aussi la guerre. Les guerres. Celle de 1870 d'abord. Celle de 1914-1918 ensuite. C’est dans ce contexte que l’animosité envers les minorités juives va s’amplifier et devenir un phénomène politique majeur et grave, surtout après 1870.

Deux faits nouveaux donnent en effet l’impression d’une nouvelle et voyante présence juive, explique Maurice Agulhon dans La République. D’abord, après la défaite française de 1870, « beaucoup de juifs alsaciens [27] viennent s’installer à Belfort, à Nancy et surtout à Paris. Ensuite, fuyant les pogroms [28] de la Russie tsariste, beaucoup de juifs orientaux [29] viennent en France ». A ces faits objectifs poursuit l’historien Maurice Agulhon, il faut ajouter divers sentiments d’hostilité et de xénophobie plutôt confus et ambigus. « Hostilité religieuse : les catholiques étaient éduqués à détester le peuple déicide – mais on ne saurait oublier que les catholiques d’alors détestaient aussi les protestants. Xénophobie : les juifs étaient perçus comme différents – mais on ne saurait oublier que l’ouvrier français détestait aussi le travailleur immigré, belge dans le Nord, italien dans le Midi. »

A tous ces facteurs, à tous ces faits, il faut encore en ajouter d’autres : le krach, en 1882, de la banque catholique l’Union générale dont la haute banque juive (Rothschild) est la rivale et dont va s’inspirer Emile Zola quand il écrira L’Argent, même si l’action se passe sous le Second Empire puisque ce roman fait partie de la fresque des Rougon-Macquart ; La France Juive du publiciste Drumont dont le succès auprès du public est retentissant ; le scandale de Panama, révélé par le journal La Libre Parole puis repris par l’écrivain Maurice Barrès dans Leurs Figures ; l’affaire Dreyfus et la montée en puissance du nationalisme qui reprend à son compte la thèse du complot juif déjà évoquée par Veuillot et amplifiée par Edouard Drumont.

Comme le fait d’ailleurs remarquer Maurice Agulhon, le « nationalisme tient pour ennemi tout ce qui risque de disloquer la Patrie, de la dénaturer ou de donner un jour ou l’autre raison à l’étranger contre elle. A la limite, le nationalisme se définit donc moins par l’hostilité aux nations étrangères, puisque cette hostilité est banale et bien partagée, que par l’hostilité à l’ennemi intérieur, l’antinational, l’international, le supranational. » Et c’est véritablement dans le dernier tiers du XIXe siècle que le juif devient l’ennemi de l’intérieur, le fauteur de troubles par qui tous les maux arrivent : le capitalisme industriel et financier comme les idées révolutionnaires [30] et le socialisme.

Il nous faut donc analyser tous ces facteurs qui confortent et amplifient l’antijudaïsme traditionnel et qui le font basculer dans ce qu’il est convenu d’appeler l’antisémitisme [31], - lequel emprunte nombre de ses éléments à l’antijudaïsme du passé, qu’il s’agisse de griefs religieux comme l’accusation de déicide ou de griefs sociologiques comme l’animosité envers les manieurs d’argent.

Un antisémitisme qui doit aussi ses caractères propres au climat historique dans lequel il est né : l’émancipation de 1791. En effet, aussi longtemps que les juifs ont vécu dans des quartiers à part, on pouvait bien les détester, mais ils ne posaient pas de problème grave aux communautés dans lesquelles ils étaient comme « enkystés ». Ce qui n’est désormais plus le cas, puisqu’ils participent directement et souvent activement à la vie politique, économique et sociale du pays. Quant au mouvement sioniste, inspiré à Theodor Herzl par l’Affaire Dreyfus, il sera une prise de conscience nationale juive provoquée par un constat – l’échec de l’émancipation - et une réplique au nationalisme qui se développe et conjugue anticapitalisme et antisémitisme.
 

Dans La France Juive (1886), Drumont reprend les thèmes de l’antijudaïsme tout en développant de nouveaux concepts qui relèvent de l’antisémitisme moderne, notamment celui de race
 

Quand le journaliste Edouard Drumont publie en 1886 son ouvrage intitulé La France Juive, le krach de L’Union Générale est encore dans tous les esprits. Au moment du krach, en 1882, bon nombre de catholiques ont voulu y voir un complot juif. Mais nous y reviendrons lorsque nous analyserons le roman de Zola, L’Argent, publié en 1891.

Totalement anachronique dans la mesure où l’action se passe sous le Second Empire, L’Argent, sous le couvert de la fiction, s’inspire du krach de la banque catholique et véhicule, sur les juifs et la haute finance juive, les haines, les rancœurs et les préjugés de la fin du XIXe siècle. Certains propos renvoient à La France Juive de Drumont et aux articles de La Libre Parole, le journal du même Drumont. Car il faut le répéter, sous le Second Empire, même si l’on trouve des juifs parmi les « Deux Cents », même si l’opinion publique ne leur est guère favorable, l’hostilité à leur égard n’est pas encore cette haine maladive qui deviendra l’une des plus funestes caractéristiques de la IIIe République.

Mais revenons à Drumont et à son ouvrage La France Juive paru en 1886. Comme l’écrit Michel Winock, une « filiation est notable entre Veuillot et Drumont, grand lecteur de Veuillot, auprès duquel il a travaillé un moment en 1867 à L’Univers. Si l’antisémitisme moderne que diffuse Drumont se nourrit des thèses racistes étrangères à l’antijudaïsme de Veuillot, il se fonde sur cet antijudaïsme catholique – une des sources non exclusives mais indiscutables de son inspiration. »

Dans La France Juive, Edouard Drumont reprend en effet tous les thèmes de l’antijudaïsme [32]  traditionnel, qui est – comme nous l’avons déjà signalé - à la fois religieux [33] et social. Pendant toute la genèse de son livre, note également Michel Winock, Drumont est « en relation étroite avec le révérend père Du Lac, son directeur de conscience, qui le conseille, corrige ses outrances, discute ses thèses, mais qui n’en fournit pas moins à Drumont une partie de sa documentation, en particulier des articles antijuifs de la Civilità cattolica [34], et qui participe au financement de La France Juive, publiée à compte d’auteur chez Marpon et Flammarion. »

Dès sa sortie, l’ouvrage, foisonnant d’informations, de noms, de descriptions et de raccourcis historiques d’une validité parfois contestable, connaît un formidable succès : 200.000 exemplaires sont vendus. L’histoire de France, estime Drumont, ne peut se comprendre qu’à travers le prisme du « complot juif », un complot soutenu par les francs-maçons [35], inféodés aux juifs. « Taine a écrit la Conquête jacobine. Je veux écrire la Conquête juive. » Puis, quelques lignes plus loin : « Le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif [36]. Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. »

Radicalisant les critiques formulées par l’antijudaïsme traditionnel, Edouard Drumont condamne les juifs parce qu’il condamne le capitalisme. A cause des juifs, dit-il, ce qu’un homme comme saint Thomas d’Aquin « eût appelé l’infâme capital » est devenu tout puissant. Et il ajoute : « La puissance capitaliste concentrée dans un petit nombre de mains gouverne à son gré toute la vie économique des peuples, asservit le travail et se repaît de gains iniques acquis sans labeur. »

Son anticapitalisme [37] lui fait retrouver des accents socialistes qui ne sont pas sans rappeler ceux d’un Toussenel (Les Juifs rois de l’époque, Histoire de la féodalité financière) ou ceux des théoriciens de la première moitié du XIXe siècle : incarnation de l’usure, de l’exploitation de l’ouvrier et de l’enrichissement stérile et improductif (dont les Rothschild [38] sont l’exemple type), le juif devient l’ennemi d’une vraie France, éternelle et laborieuse, à la fois patriarcale et populaire, désormais livrée par la république et la franc-maçonnerie à ceux qui veulent sa disparition. « Il m’a paru intéressant et utile de décrire les phases successives de cette Conquête juive, d’indiquer comment, peu à peu, sous l’action juive, la vieille France s’est dissoute, décomposée, comment à ce peuple désintéressé, heureux, aimant, s’est substitué un peuple haineux, affamé d’or et bientôt mourant de faim. »

La théorie du complot, déjà évoquée par Veuillot, est reprise par Drumont qui, à côté des arguments religieux et sociaux puisés dans l’antijudaïsme traditionnel, avance un nouvel argument qu’il tire de l’opposition entre Sémites et Aryens.

Pour la première fois dans l’histoire de l’antijudaïsme français, un concept purement laïc est mis en avant – celui de race – et le problème est déplacé : l’on passe désormais du vieil antagonisme entre juifs et chrétiens à un autre antagonisme qui ne tient plus compte des origines confessionnelles : la lutte entre deux races, Sémites et Aryens [39], qui « par leurs qualités comme par leurs défauts […] sont condamnées à se heurter », explique Drumont.

« Dès les premiers jours de l’histoire nous voyons l’Aryen en lutte avec le Sémite. […] Le rêve du Sémite, en effet, sa pensée fixe a été constamment de réduire l’Aryen en servage […]. » Aujourd’hui, poursuit Edouard Drumont, « le Sémitisme se croit sûr de sa victoire. Ce n’est plus le Carthaginois ou le Sarrazin qui conduit le mouvement, c’est le Juif ; il a remplacé la violence par la ruse. A l’invasion bruyante a succédé l’envahissement silencieux, progressif, lent. Plus de hordes armées annonçant leur arrivée par des cris, mais des individualités séparée, s’agrégeant peu à peu en petits groupes, […] prenant possession sans éclat de toutes les places, de toutes les fonctions d’un pays depuis les plus basses jusqu’aux plus élevées. […] Rien de brutal – répète Drumont -, mais une sorte de possession douce, une manière insinuante de chasser les indigènes de leurs maisons, de leurs emplois, une façon moelleuse de les dépouiller de leurs biens d’abord, puis de leurs traditions, de leurs mœurs et enfin de leur religion. »

On le voit : tous les griefs ci-dessus évoqués n’ont rien de nouveau ; ils relèvent de l’antijudaïsme traditionnel auquel Drumont se réfère même quand il écrit que la question religieuse « ne joue qu’un rôle secondaire à côté de la question de race qui prime toutes les autres ». Bien sûr, ce genre de réflexion renvoie à l’antisémitisme moderne qui entend se distinguer de l’antijudaïsme traditionnel en laïcisant son argumentation et en l’appuyant sur des thèses racistes. Mais Drumont reste très en retrait par rapport à l’exploitation que d’autres feront de l’antagonisme entre Sémites et Aryens, notamment les auteurs allemands.

Quand on lit La France Juive, il est très difficile de suivre la démarche de Drumont - car il s’enlise dans une sorte de délire obsessionnel et accumule pèle mêle tout et n’importe quoi sans la moindre rigueur et sans la moindre logique. Impossible d’y voir clair et de ne pas ressentir dégoût et ennui face à un tel délire monomaniaque. Pour avoir une vue d’ensemble sur l’antijudaïsme traditionnel et comprendre l’antisémitisme tel qu’il apparaît à la fin du XIXe siècle, il convient de s’en référer à l’ouvrage de Bernard Lazare, L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, publié en 1894 pour répondre justement à La France Juive.

Outre le thème du complot juif, Edouard Drumont développe un autre thème qui sera, comme celui du complot, repris par les mouvements nationalistes au moment de l’Affaire Dreyfus, un thème qui n’est pas récent puisqu’on le trouve déjà dans l’antijudaïsme, c’est le thème du « corps étranger » qui ne peut s’assimiler et qui corrompt la société tout entière – ce « corps étranger » étant l’élément juif. « Ce qu’on ne dit pas, c’est la part qu’a l’envahissement de l’élément juif, dans la douloureuse agonie d’une si généreuse nation, c’est le rôle qu’a joué, dans la destruction de la France, l’introduction d’un corps étranger dans un organisme resté sain jusque là. Beaucoup le voient, en causent à table, s’indignent de rencontrer partout des Sémites tenant le haut du pavé, mais ils aiment la paix et, pour des causes multiples, évitent de coucher leurs impressions sur le papier. »

Quant aux autres griefs faits aux juifs par Edouard Drumont, ils relèvent de l’antijudaïsme traditionnel, à prédominance religieuse. Partageant la même foi, toutes les communautés juives constituent de ce fait un peuple, une nation, fait-il remarquer, avant de citer quelques extraits d’un mémoire rédigé par le jurisconsulte Portalis en 1806 afin d’appuyer ses dires :

« L’Assemblée constituante avait cru que, pour rendre les Juifs bons citoyens il suffisait de les faire participer indistinctement et sans conditions à tous les droits dont jouissent les citoyens français […] L’erreur vient de ce qu’on n’a voulu voir qu’une question de tolérance religieuse dans le problème à résoudre sur l’état civil des Juifs en France. Les Juifs ne sont pas simplement une secte, mais un peuple. Ce peuple avait autrefois son territoire et son gouvernement ; il a été dispersé sans être dissous, il erre sur tout le globe pour y chercher une retraite et non une patrie, il existe chez toutes les nations sans se confondre avec elles, il ne croit vivre que sur une terre étrangère. Cet ordre des choses tient à la nature et à la force des institutions judaïques. […] La religion n’est ordinairement relative qu’aux choses qui intéressent la conscience ; chez les Juifs la religion embrasse tout ce qui fonde et régit la Société. De là les Juifs forment partout une nation dans la nation, ils ne sont ni Français, ni Allemands, ni Anglais, ni Prussiens, ils sont Juifs. […] En assimilant, sans précaution, les Juifs à tous les autres Français, on a appelé une foule de Juifs étrangers qui ont infesté nos départements frontières […] »

Sont ici résumés et surtout réactualisés les principaux griefs à prédominance religieuse que les ligues nationalistes reprendront plus tard pour justifier leur antisémitisme. L'antisémitisme moderne est finalement issu
d’un ensemble convergent de facteurs hétérogènes, les uns anciens, les autres nouveaux - ces derniers devenant, dès la fin du XIXe siècle, les plus importants. Ceci dit, l’antisémitisme de Drumont reste fortement marqué par l’antagonisme religieux entre juifs et chrétiens, et c’est peut-être là une spécificité française qu’exprime la convergence d’intérêts entre cléricaux [40] et nationalistes au moment de l’Affaire Dreyfus.

Contrairement à ce qui va se passer dans d'autres pays européens ou à ce que l'on va lire ailleurs, l'antisémitisme français ne deviendra jamais - ou alors très rarement - antichrétien [41]. En revanche l'antisémitisme de l'Anglais Houston Stewart Chamberlain, dans Le Fondement du XIXe siècle (1899), s'inspire à la fois du néo-paganisme d'un Richard Wagner et des réflexions nietzschéennes sur la morale d'esclaves prêchée par le judéo-christianisme, et s'accompagne d'une hostilité plus ou moins camouflée au christianisme. Quelques années plus tard, l'ouvrage du théoricien nazi Alfred Rosenberg, Le Mythe du XXe siècle, ira dans le même sens.

  

1889, le scandale de Panama : du journal La Libre Parole au roman de Barrès, Leurs Figures. Les corrupteurs sont deux juifs influents, les corrompus – appelés les « chéquards » - des ministres et des hommes politiques de la IIIe République

 

En 1892, Edouard Drumont, qui est journaliste avant tout, fonde son propre journal, La Libre Parole , qui prend pour devise « la France aux Français » et dans lequel sont développées des thèses très voisines du socialisme. Son premier coup d’éclat est la publication, en 1892, d’un dossier qui deviendra bientôt « le scandale de Panama »

Tout a commencé ou presque en mai 1879, lorsque Ferdinand de Lesseps, réalisateur du canal de Suez, obtient la direction du percement de l'isthme de Panama. Très vite, les travaux prennent du retard et les difficultés inhérentes au milieu s'avèrent beaucoup plus importantes que ce qu'avait annoncé de Lesseps. Celui-ci refuse de reconnaître l'évidence et fait appel aux capitaux des petits épargnants - le fameux « bas de laine » - par l'intermédiaire d'hommes d'affaires juifs plutôt véreux [42] comme le baron de Reinach, beau-père du gambettiste Joseph Reinach, et Cornelius Herz. Les deux hommes orchestrent la promotion de l'investissement en subventionnant la presse (Clemenceau fonde ainsi la Justice). Pour augmenter encore les afflux de capitaux, Ferdinand de Lesseps fait appel au Parlement, qui refuse à deux reprises de voter les subventions nécessaires à la suite du rapport d'ingénieurs envoyés sur place en mission. Reinach entame alors, avec Cornelius Herz, un processus de corruption systématique des parlementaires et des journalistes [43] pour obtenir le déblocage des fonds et orchestrer une violente campagne de presse contre le gouvernement et le Parlement qui refusent aux petits épargnants un investissement rentable. Tandis que le ministre des Travaux publics, Baïhaut, reçoit une promesse d'un million de francs, les députés, sous la pression populaire, votent une loi pour débloquer les fonds sous forme d'un emprunt - autorisé en mai 1888. En janvier 1889, l'entreprise fait faillite, ruinant les espoirs de 85 000 souscripteurs. Il faudra deux ans pour qu'une instruction soit ouverte contre Lesseps et quelques comparses pour abus de confiance.

En septembre 1892, le journaliste Edouard Drumont décrit dans La Libre Parole l'ensemble du mécanisme de l'affaire. C’est le scandale ! Tout le monde est éclaboussé, les juifs Reinach et Herz sont violemment pris à partie, les événements se précipitent. Le baron de Reinach est retrouvé mort, Herz s'enfuit à l’étranger et publie une liste de cent quarante « chéquards ». Hostile à l'autopsie de Reinach, le gouvernement d’Emile Loubet démissionne. Les députés Maurice Rouvier, Charles Floquet et Georges Clemenceau reconnaissent qu'ils ont reçu - pour un journal, pour financer une campagne électorale – des sommes d’argent de Reinach et de Herz. Le procès, qui a lieu en mars 1893, aboutit à la condamnation du seul Baïhaut… L'autre scandale de Panama resta, quant à lui, secret : les banques avaient en effet perçu des commissions fabuleuses sur l'entreprise de Panama.

Entre 1894 et 1902, l’écrivain Maurice Barrès, reprenant l’affaire, rédige Leurs Figures [44], qui, malgré la trame romanesque, est plus proche du journalisme d’investigation et de l’enquête judiciaire que du roman. « Déjà La Libre Parole, en septembre, travaillait à transformer le Panama judiciaire en Panama politique : elle accusait ouvertement des sénateurs et des députés d’avoir trafiqué de leurs mandats lors du vote de la loi de 1888 sur les obligations à lots ».

Suite au scandale [45] de Panama, l'antisémitisme populaire gagne du terrain et le régime parlementaire est une nouvelle fois contesté : la propagande antiparlementaire et nationaliste se conjugue désormais avec l’antisémitisme et la critique du système capitaliste : « Ce Reinach – écrit Barrès dans Leurs Figures - ce baron, ce banquier, ce juif, cet Allemand, ce gambettiste […], c’est l’image de notre société capitaliste ». Qui plus est, le baron de Reinach comme Cornelius Herz sont des juifs allemands – ce qui conforte l’opinion populaire, entretenue par les nationalistes, que les juifs complotent contre la patrie et qu’ils sont des agents de l’étranger, de l’Allemand. Evoquant une séance particulièrement houleuse à la Chambre des députés, Barrès note dans Leurs Figures : « Sous ces excitations, enfin, jaillit de l’Assemblée le cri qu’accueillera la France : Cornelius Herz est un agent de l’étranger ! […] Oui, Cornelius Herz est un agent de l’étranger ! quel deuil et quelle tristesse ! Un étranger, un cosmopolite de race hostile, d’origine germanique, dont une naissance accidentelle en France ne saurait faire un Français […] »


1891 : L’Argent d’Emile Zola
 

Publié en 1891, L’Argent cristallise toutes les rancœurs et les haines des milieux d’affaires catholiques à l’égard à la haute banque juive. Sa date de parution est importante si l’on veut éviter les anachronismes : l’antisémitisme des personnages, que Zola exprime sans marquer le moindre recul ou la moindre réserve, ne renvoie pas au Second Empire, période durant laquelle l’auteur a replacé l’action romanesque directement inspirée par le krach de l’Union Générale (1882). L’antisémitisme de L’Argent est bel et bien celui de la IIIe République, alimenté par La France Juive de Drumont et son journal La Libre Parole. Un antisémitisme qui dérange tellement que personne ne parle de ce roman et ne cite les passages les plus compromettants pour celui qui va passer, à la postérité, pour l’ardent défenseur de Dreyfus. Ce qu’il fut d’ailleurs, mais pour des raisons politiques : pour défendre la vérité et la justice contre l’ordre et la raison d’Etat. Car le combat pour ou contre la révision du procès Dreyfus est bien là, même si, au plus fort de la lutte, les propos antisémites vont déplacer le problème et envenimer les débats.

Désirant fonder une banque catholique, l’Universelle, le héros de L’Argent, Saccard, se heurte à Gundermann, un financier juif qui parviendra à anéantir ce projet.

« Pendant que Saccard montait le large escalier de pierre […], il se sentait contre cet homme un soulèvement d’une inextinguible haine. Ah ! le juif ! il avait contre le juif l’antique rancune de race, qu’on trouve surtout dans le midi de la France ; et c’était comme une révolte de sa chair même, une répulsion de peau qui, à l’idée du moindre contact, l’emplissait de dégoût et de violence, en dehors de tout raisonnement, sans qu’il pût se vaincre. Mais le singulier était que lui, Saccard, ce terrible brasseur d’affaires, ce bourreau d’argent aux mains louches, perdait la conscience de lui-même, dès qu’il s’agissait d’un juif, en parlait avec une âpreté, avec des indignations vengeresses d’honnête homme, vivant du travail de ses bras, pur de tout négoce usuraire. Il dressait le réquisitoire contre la race, cette race maudite qui n’a plus de patrie, plus de prince, qui vit en parasite chez les nations, feignant de reconnaître les lois, mais en réalité n’obéissant qu’à son Dieu de vol, de sang et de colère ; et il la montrait remplissant partout la mission de féroce conquête que ce Dieu lui a donnée, s’établissant chez chaque peuple, comme l’araignée au centre de sa toile, pour guetter sa proie, sucer le sang de tous, s’engraisser de la vie des autres. Est-ce qu’on a jamais vu un juif faisant œuvre de ses dix doigts ? est-ce qu’il y a des juifs paysans, des juifs ouvriers ? Non, le travail déshonore, leur religion le défend presque, n’exalte que l’exploitation du travail d’autrui. Ah ! les gueux ! Saccard semblait pris d’une rage d’autant plus grande, qu’il les admirait, qu’il leur enviait leurs prodigieuses facultés financières, cette science innée des chiffres, cette aisance naturelle dans les opérations les plus compliquées, ce flair et cette chance qui assurent le triomphe de tout ce qu’ils entreprennent. A ce jeu de voleurs, disait-il, les chrétiens ne sont pas de force, ils finissent toujours par se noyer ; tandis que prenez un juif qui ne sache même pas la tenue des livres, jetez-le dans l’eau trouble de quelque affaire véreuse, et il se sauvera, et il emportera tout le gain sur son dos. C’est le don de la race, sa raison d’être à travers les nationalités qui se font et se défont. Et il prophétisait avec emportement la conquête finale de tous les peuples par les juifs, quand ils auront accaparé la fortune totale du globe, ce qui ne tarderait pas, puisqu’on leur laissait chaque jour étendre librement leur royauté, et qu’on pouvait déjà voir, dans Paris, un Gundermann régner sur un trône plus solide et plus respecté que celui de l’empereur. »

Cette longue citation [46] renvoie à tous les griefs, les poncifs et les préjugés énoncés déjà par Louis Veuillot et Edouard Drumont, et véhiculés par les gens de l’époque. On retrouve les thèmes de l’antijudaïsme traditionnel, à la fois religieux et social : peuple déicide (maudit de ce fait) et peuple usurier, manieur d’argent. On retrouve certains thèmes de l’antisémitisme moderne : une race à part, un corps étranger, sans oublier la thèse du complot juif, de l’internationale juive voulant conquérir le monde.

A travers ce qui est dit, on perçoit que cet antisémitisme est l’expression d’une lutte d’influence au sein du capitalisme financier et agioteur entre la haute bourgeoisie catholique et la haute bourgeoisie juive. En désignant à la vindicte populaire les juifs, la bourgeoisie d’affaires catholique utilise donc l’antisémitisme comme un instrument politique, l’ennemi de classe n’étant pas elle mais le juif cosmopolite et parasite. Même le nom choisi par Emile Zola n’est pas neutre : Gundermann sonne allemand, et c’est, là encore, l’un des griefs faits aux juifs de France : beaucoup sont d’origine germanique et on les soupçonne de comploter avec le vainqueur de la guerre de 1870 – un reproche qui sera plus tard repris par les adversaires de Dreyfus. Mais écoutons à nouveau les réflexions [47] de Saccard :

« Nous y voilà donc, vous avouez ! L’empire est vendu aux juifs, aux sales juifs. Tout notre argent est condamné à tomber entre leurs pattes crochues. L’Universelle n’a plus qu’à crouler devant leur toute-puissance. Et il exhala sa haine héréditaire, il reprit ses accusations contre cette race de trafiquants et d’usuriers, en marche depuis des siècles à travers les peuples, dont ils sucent le sang, comme les parasités de la teigne et de la gale, allant quand même, sous les crachats et les coups, à la conquête certaine du monde, qu’ils posséderont un jour par la force invincible de l’or. […] Ah ! ce Gundermann ! un Prussien de l’intérieur, bien qu’il fût né en France ! car il faisait évidemment des vœux pour la Prusse, il l’aurait volontiers soutenue de son argent, peut-être même la soutenait-il en secret ! »

Ce genre d’accusation - le juif traître à la patrie, complice de l’Allemand -, évoqué par Zola dans L’Argent et déjà développé dans La France Juive de Drumont [48], va devenir, avec l’Affaire Dreyfus, l’un des thèmes récurrents de la propagande nationaliste. A un point tel que, à la veille de la Première Guerre mondiale, l’écrivain et polémiste Léon Daudet, dans son enquête sur L’Avant-Guerre, études et documents sur l’espionnage juif-allemand depuis l’Affaire Dreyfus, rappellera à ses lecteurs cette vérité première selon lui : « Il faut qu’on le dise : l’affaire du traître Alfred Dreyfus a eu comme premier résultat une véritable invasion, la formation chez nous d’une Anti-France. »

 

L'Affaire Dreyfus : sur fond d'antisémitisme et de crispation nationaliste, mais aussi de laïcité et d'anticléricalisme, c'est la lutte d'influence entre les partisans de la Justice, de la Vérité et des droits de l'Homme contre les partisans de l'Armée, de la Patrie et de la raison d'Etat

 

L’affaire Dreyfus - l’Affaire - sera l’une des plus grandes crises politiques et morales de la IIIe République. Au-delà du scandale judiciaire qui agite l’opinion publique de 1896 à 1899, elle va révéler les clivages politiques et idéologiques de la France d’avant 1914.

Pour un historien comme Maurice Agulhon, qui en parle dans son ouvrage intitulé La République, il n’y aurait jamais eu d’Affaire si cet officier de l’état-major soupçonné d’intelligence avec l’Allemagne, le capitaine Alfred Dreyfus, n’était pas devenu le suspect : « par la circonstance contingente de la ressemblance entre son écriture et celle du traître ; par sa qualité de juif qui en faisait, pour le nationalisme, un coupable [49] essentiel. »

En revanche, pour d’autres historiens comme, par exemple, René Escaich [50], il y aurait eu l’Affaire même si Dreyfus n’avait pas été juif alsacien. Une Affaire qui, simplement, n’aurait pas eu tous les débordements antisémites qu’elle va engendrer. « Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Le fait qu’il s’agit de l’inculpation d’un officier juif a, sans doute, passionné et, dans une certaine mesure faussé le débat ; cependant on peut supposer que s’il n’y avait pas eu une question raciale, si l’officier condamné avait été de religion catholique, l’évolution de l’Affaire aurait été sans doute analogue, avec peut-être un peu moins de violence. Mais on aurait trouvé les mêmes personnes dans les deux camps. Les milieux de gauche dans celui de la révision, les éléments nationalistes et tous ceux qui mettent au dessus de tout les notions d’ordre et de discipline, parmi ses adversaires acharnés. Néanmoins il n’est pas discutable que la campagne antisémite commencée par Drumont avant l’arrestation du capitaine Dreyfus, et le fait que celui-ci fût juif, ont apporté de l’eau au moulin de la campagne antirévisionniste. Cependant il convient de préciser qu’au moment où éclatera l’affaire Dreyfus, il y a environ six cents officiers juifs dans l’armée française et qu’aucun d’eux ne fera l’objet de notations ou de sanctions particulières. »

Ces précisions, apportées par René Escaich (Les Cahiers de l’Histoire, n° 100, nov-déc 1973), sont essentielles pour qui veut réellement comprendre l’Affaire. Car elle n’est pas réductible à l’antisémitisme – même si le thème du juif traître à la nation est l’un des arguments choc des antirévisionnistes et de la propagande nationaliste.

Sans entrer dans les délicats méandres d’une affaire dont les zones d’ombre restent, aujourd’hui encore, nombreuses [51], rappelons brièvement les faits. En septembre 1894, un bordereau contenant une liste de documents militaires destinée à l’ambassade d’Allemagne est découvert par le service de renseignements français. Un officier du 2ème bureau de l’état-major général, juif d’origine alsacienne, le capitaine Dreyfus, est inculpé sur une simple ressemblance d’écriture et traduit devant le Conseil de guerre qui le condamne le 22 décembre de la même année à la dégradation [52] et à la déportation à vie sur l’île du Diable.

Rares sont ceux qui mettent alors en doute sa culpabilité y compris parmi les socialistes, un Jean Jaurès par exemple. Seule la famille de Dreyfus, et notamment son frère, Mathieu, se bat pour faire triompher son innocence. Sans cette volonté familiale, il n’y aurait pas eu d’Affaire. A l’automne 1896, l’Éclair puis le Matin attirent l’attention du public sur la nature suspecte des preuves qui ont entraîné la condamnation de l’officier. Bernard Lazare, un critique et publiciste juif auteur de L’antisémitisme, son histoire et ses causes paru en 1894, publie une brochure [53] favorable à Alfred Dreyfus.

Le colonel Picquart, qui est le nouveau chef du service de renseignements, découvre, en mars 1896, que la trahison a été le fait d’un officier dévoyé du nom d’Esterhazy. L’état-major décide alors de déplacer Picquart en Tunisie, - car la « chose jugée » ne saurait être remise en question. Pour couvrir Esterhazy, des faux sont ajoutés au dossier. Un an plus tard le Figaro, sous la plume de Mathieu, révèle au public ce qui s’est passé. Pour éviter une révision du procès, les autorités militaires traduisent Esterhazy devant le Conseil de guerre qui l’acquitte, le 10 janvier 1898. Le surlendemain, Émile Zola publie dans l’Aurore, le journal de Clemenceau, une lettre ouverte au président de la République dans laquelle il dénonce le déni de justice de l’armée [54] et de ses complices, hommes politiques et magistrats. Zola est condamné [55] pour diffamation à un an de prison ferme et à une amende : dès lors, l’affaire de l’officier Dreyfus devient l’Affaire [56]. Les révisionnistes ou dreyfusards exigent la révision du procès Dreyfus au nom de la vérité, de la justice et des droits de l’individu. Les antirévisionnistes ou antidreyfusards la refusent pour défendre l’honneur de l’armée, la patrie [57] et la raison d’État.

Les antirévisionnistes se recrutent parmi l’écrasante majorité de l’armée et du clergé, sans oublier les nationalistes [58], les antisémites, la plupart des monarchistes et des catholiques qui voient dans cette Affaire une nouvelle occasion de combattre la République laïque. La Ligue des patriotes fondée en 1882 par Déroulède et qui renaît en septembre 1898, la Ligue de la patrie française et la Ligue antisémite seront les fers de lance de la contestation antidreyfusarde.

Les révisionnistes regroupent surtout des socialistes, dont Jean Jaurès, des radicaux, des républicains modérés, de nombreux intellectuels – Georges Clemenceau publie en janvier 1898 le « Manifeste des intellectuels » -, des protestants et des francs-maçons. Ils se retrouvent - pour certains - dans la Ligue des Droits de l’Homme créée en juin 1898 et apparaissent comme ceux pour qui les préoccupations politiques essentielles sont la justice, la laïcité et le respect des droits de la nation souveraine symbolisée par le Parlement.

La révision devient inévitable lorsque, en août 1898, le colonel Henry avoue être l’auteur du faux bordereau avant de se suicider dans sa cellule. Les antidreyfusards se mobilisent pour empêcher un nouveau procès. Pris entre ces deux camps, le gouvernement des républicains modérés perd toute autorité. L’agitation gagne la rue pendant que les ministères se succèdent sans parvenir à redresser la situation. Lors des funérailles du président de la République Félix Faure, mort brusquement en février 1899, les ligues nationalistes manifestent et Déroulède tente même d’entraîner l’armée à l’assaut de l’Elysée. Les républicains se mobilisent autour d’un ministère de « défense républicaine » à majorité progressiste dans lequel entrent des radicaux et pour la première fois un socialiste (E.-A. Millerand) sous la conduite de Waldeck Rousseau. Le nouveau gouvernement rétablit l’ordre et traduit devant la justice les fauteurs de troubles. Le nouveau procès Dreyfus a lieu à Rennes le 3 juin 1899. Pour ne mécontenter personne Dreyfus est déclaré coupable puis gracié par le président de la République Émile Loubet. Il faudra toutefois attendre 1906 pour que l’innocence de Dreyfus [59] soit enfin reconnue par la Cour de cassation.


La logique de l’antisémitisme poussée jusqu’à son paroxysme : la solution de la question juive sous Vichy
 

L’antisémitisme atteint son paroxysme durant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1940, le gouvernement de Vichy promulgue un ensemble de mesures discriminatoires qui vont trouver leur prolongement dans la déportation des juifs vers les camps de concentration et d’extermination nazis.

Le 3 octobre 1940, le gouvernement de Vichy promulgue un statut des juifs, qui les exclut de plusieurs professions (fonction publique, éducation, presse et cinéma) et de nombreux lieux publics. En mars 1941, un Commissariat aux questions juives est créé. En juin 1941, le recensement des juifs devient obligatoire, puis, en mai 1942, le port d’une étoile jaune leur est imposé. La participation du gouvernement de Vichy à la « solution finale » prônée par les nazis culmine, les 16 et 17 juillet 1942, avec la rafle dite du Vel’ d’Hiv.


Des thèses négationnistes à la nouvelle judéophobie
 

En dépit du travail de mémoire pour que le génocide juif ne sombre pas dans l’oubli ou la banalisation – le film de Claude Lanzmann sur la Shoah ou le procès de Klaus Barbie -, l’antisémitisme est loin d’avoir disparu. Les années 1990 sont marquées par le retour des préjugés antisémites dont témoignent de nombreux actes de vandalisme (profanation de sépultures) et la diffusion de maintes thèses révisionnistes ou négationnistes. Par ailleurs, les abus liés à la « Shoah business » et que dénoncent des historiens juifs américains ne sont pas faits pour calmer les esprits. Enfin, depuis le déclenchement de la seconde Intifada à l’automne 2000 et la tragédie du 11 septembre 2001, l’on assiste, dans les « cités » et les quartiers où population juive et communauté musulmane sont en contact, à une recrudescence des actes anti-juifs. Cette hostilité est l’expression d’une nouvelle judéophobie [60] qui semble aussi le fait de gens situés plutôt à gauche, à l’extrême-gauche, ou qui sont proches des mouvements altermondialistes. Mais il faut bien reconnaître aussi que cette nouvelle judéophobie est l’une des conséquences néfastes du conflit Israélo-palestinien et de ses multiples ambiguïtés.

 

NOTES

 

[1] Au temps de Victor Hugo, le langage courant assimile le juif à la notion d’argent et le Grec à la notion d’escroc. REMARQUE : selon les conventions typographiques adoptées par tous les chercheurs, le mot juif s'écrit avec une minuscule quand il renvoie à une personne pratiquant la religion juive, et avec une majuscule quand il s'agit du peuple juif. Comme toute convention, elle peut être contestable ou contestée.

[2] L’arrivée au pouvoir de cette nouvelle caste marque l’aboutissement d’une lutte entre deux formes du capital : le capital immobilier et le capital mobilier, ou, dit en d'autres termes, le capital foncier et le capital industriel et agioteur (la spéculation boursière).

[3] Jean Bouvier, dans sa célèbre thèse, a fort bien montré que le Crédit lyonnais avait été fondé pour répondre aux besoins des industriels et commerçants lyonnais, parce qu’ils avaient besoin d’argent pour investir dans la métallurgie face à la concurrence anglaise, pour investir dans les chemins de fer, dans les usines de gaz, pour acheter de la soie en Extrême-Orient …

[4] Le système bancaire est né pour l’essentiel sous le Second Empire. « Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de rouages du crédit avant ; il y avait à Paris de grands banquiers, ce qu’on appelle les maisons de la haute banque, c’est-à-dire des familles, dont la plus fameuse est celle des Rothschild (fondée par James de Rothschild, qui était venu de Francfort à Paris en 1812), et aussi des petits banquiers dans les villes de province. Or, dans tous les cas, leurs ressources étaient limitées au montant de leur fortune ; certains sont très riches, évidemment : James de Rothschild a laissé à la fin du Second Empire une fortune de plus de cent millions de l’époque (ce qui correspond, selon une estimation très grossière, à deux milliards de nos francs) ; mais ce n’est pas illimité. C’est cela qui change sous le Second Empire, lorsque se superposent à ces organismes individuels ou familiaux des banques en société anonyme, c’est-à-dire qui peuvent disposer d’un capital immense, sous forme d’actions, et surtout des banques qui font appel aux dépôts de leur clientèle. » - Alain Plessis, « La saga des banquiers français », in L’Histoire, n° 242, avril 2000.

[5] La plupart des banques de dépôt datent de cette époque : le Comptoir national d’escompte (fondé en 1848, réorganisé en 1853), le Crédit Industriel et Commercial (1859), le Crédit Lyonnais (1863), la Société Générale (1864). En ce qui concerne le Crédit agricole, chargé d’aider les agriculteurs à se moderniser grâce à l’obtention de prêts, il est créé en 1860.

[6] La loi sur les sociétés anonymes (1867), qui est toujours en vigueur de nos jours, permet aux épargnants, gros et petits, de prendre des participations dans des affaires grâce à l’achat d’actions dont la valeur totale de départ correspond au capital social de la société. L’assemblée générale de tous les actionnaires désigne le président et les administrateurs, examine le rapport annuel. Les bénéfices réalisés en fin d’exercice sont divisés par le nombre total d’actions émises et un porteur reçoit un dividende proportionnel au nombre d’actions qu’il possède. Bien sûr, s’il n’y a pas de bénéfices, il n’y a pas de dividendes. Dans son roman L’Argent (1891), Zola écrit : « C’est comme les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre elles, a-t-on assez répété qu’elles étaient des tripots et des coupe-gorge ! La vérité est que, sans elles, nous n’aurions ni les chemins de fer, ni aucune des énormes entreprises modernes, qui ont renouvelé le monde ; car pas une fortune n’aurait suffi à les mener à bien, de même que pas un individu, ni même un groupe d’individus, n’aurait voulu en courir les risques. »

[7] Dès le Second Empire, « l’argent et la Bourse sont devenus un thème littéraire banal, de Feydeau à Zola : c’est le monde des grands financiers », notent G. Duby et R. Mandrou, Histoire de la Civilisation française (XVIIe-XXe siècle), tome 2, Armand Colin, Paris, 1958. Zola, dans L’Argent, fait dire à Saccard, le financier qui désire fonder une banque : « Comprenez donc que la spéculation, le jeu est le rouage central, le cœur même, dans une vaste affaire comme la nôtre. Oui ! il appelle le sang, il le prend partout par petits ruisseaux, l’amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens, établit une énorme circulation d’argent, qui est la vie même des grandes affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs qui en résultent, sont radicalement impossibles… »

[8] Disciple et exécuteur testamentaire de Pierre Joseph Proudhon.

[9] Il s’agit des deux cents plus gros actionnaires de la Banque de France. « Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française, s’exclame Daladier. Ce sont des forces qu’un Etat démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse. » - Sténographie officielle du Congrès radical de Nantes, journée du 28 octobre 1934.

[10] L’analyse des situations individuelles, note l’historien Jean-Marie Mayeur, « révèlerait que la grande bourgeoisie, si elle offre des traits communs : la fortune sinon les activités, le mode de vie sinon les goûts, est plus profondément divisée qu’on ne l’imagine d’ordinaire. » Histoire du Peuple français, sous la direction de L.-H. Parias, tome 5, Nouvelle Librairie de France, Paris, 1964.

[11] Evoquant les différences pouvant exister entre les banques juives, protestantes ou catholiques, Alain Plessis fait remarquer : « […] s’il y a une différence, au moins à l’époque du Second Empire, c’est que les banquiers catholiques, pour la plupart, quand ils ont fait fortune, abandonnent la banque : c’est le cas des Perier ou des Pillet-Will ; ils ne s’investissent pas pleinement dans leur maison. Tandis que les protestants comme Mirabaud, comme Verne, comme Mallet, de génération en génération, y demeurent […]. Il y a une véritable identification de la banque et de la famille chez les protestants et les juifs, alors que chez les catholiques la banque est plutôt un moyen de s’enrichir, et une fois qu’on s’est enrichi, on la ferme ou on la vend, on s’en va. » - in L’Histoire, n° 242, avril 2000, article : « La saga des banquiers français ».

[12] F. Barbier, Finance et politique. La dynastie des Fould, XVIIIe-XXe siècles, Armand Colin, 1991.

[13] A. Elon, Le Premier des Rothschild. Meyer Amschel, fondateur de la dynastie, Calmann-Lévy, 1997.

[14] « La banque et l’industrie, les professions libérales ou le service de l’Etat fondent la puissance de la haute bourgeoisie. L’évoquer c’est bien sûr évoquer les rois de l’économie […] c’est suivre l’histoire de ces dynasties bourgeoises qui, à la rencontre des affaires et de la politique, ont su, à travers les régimes du XIXe siècle, maintenir leur influence. Léon Say, […] ministre des Finances […], important actionnaire des chemins de fer du Nord, est le petit-fils de l’économiste libéral. Casimir Périer, éphémère Président de la République, grand actionnaire de la Compagnie d’Anzin, est l’un des descendants de Périer de Vizille […]. Il serait cependant assez simpliste d’expliquer toute l’histoire de la France du XIXe siècle par les menées de quelques grandes familles… » - J.-M. Mayeur, in Histoire du Peuple français, op. cit.

[15] Partisan de l'émancipation des juifs, cet abbé idéaliste (1750-1831), qui publie en 1788 son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, est le premier ecclésiastique à prêter serment à la Constitution civile du clergé. Curé d’un petit village lorrain à partir de 1782, élu député aux Etats généraux de 1789, nommé évêque constitutionnel de Blois en 1791, membre du Conseil des Cinq-Cents (1795-1797), du Corps législatif (1800), puis du Sénat (1802), Henri Grégoire restera toute sa vie fidèle à ses convictions républicaines. En 1989, le transfert de ses cendres au Panthéon donnera lieu à une polémique, l'Église refusant de s'associer à l'hommage qui lui est rendu à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française.

[16] Ce comté de l’ancienne France, situé dans le département du Vaucluse, dont les principales villes sont alors Avignon, Cavaillon, Carpentras, Vaison-la-Romaine, Orange, passe aux comtes de Toulouse en 1125 avant d’être réuni à la couronne de France en 1271 puis cédé en 1274 par Philippe III le Hardi au pape Grégoire X. En 1305, le pape Clément V décide d'échapper aux luttes politiques qui déchirent Rome en venant s'installer à Avignon. Dès lors, les papes français vont souvent séjourner dans le Comtat, qui restera sous l'autorité pontificale jusqu'en 1791, date à laquelle il sera rattaché à la France.

[17] S’il existe dans le haut Moyen Âge un quartier juif dans certaines villes, il n’y a pas encore de véritable ségrégation. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle, sous Philippe le Bel, que le pouvoir royal décide d’installer les juifs dans un quartier réservé et séparé, appelé juiverie ou, dans le Midi, carrière. Le terme de ghetto apparaît bien plus tard, à Venise, en 1516. Durant la Seconde Guerre mondiale, Hitler va reconstituer les ghettos dans les pays occupés par le IIIe Reich.

[18] Des métiers leur étant interdits, notamment la culture de la terre et les armes, les juifs se tournent vers le commerce. Puisque l’Église condamne le prêt à intérêt, qu’elle qualifie d’usure, ils vont alors se charger de ce qui est interdit aux chrétiens. Les princes trouvent commode de les laisser s’enrichir, car ils peuvent utiliser contre eux l’animosité populaire pour confisquer leurs biens ou même les chasser comme cela s’est produit en 1290 en Angleterre, en 1394 en France, en 1492 en Espagne.

[19] Accusés de déicide - la mort du Christ -, ils sont également soupçonnés, comme l’explique fort bien Bernard Lazare dans son étude L’Antisémitisme, son histoire et ses causes (1894), d’empoisonner les sources, de répandre la peste, de sacrifier des enfants chrétiens dans des cérémonies occultes, de profaner les hosties, etc. On leur reproche aussi d’être différents ; d’être des hommes qui ne vivent pas comme les autres, qui ont leurs usages propres et qui refusent de s’assimiler aux autres peuples ou nations : gentes, d’où vient le terme de gentil, qui désigne, pour les juifs, tout ce qui n’est pas juif.

[20] Article « L’affaire Mortara, Pie IX, les Juifs et les antisémites », in L’Histoire, n° 248, novembre 2000.

[21] Dans la préface à son étude Sur l’antisémitisme , Hannah Arendt note qu’il faut « se garder de confondre deux choses très différentes : l’antisémitisme, idéologie laïque du XIXe siècle, mais qui n’apparaît sous ce nom qu’après 1870, et la haine du Juif, d’origine religieuse, inspirée par l’hostilité réciproque de deux fois antagonistes. »

[22] Comme le fait remarquer Bernard Lazare dans son étude L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, le « préjugé le plus vivace, celui qui symbolise le mieux le séculaire combat du judaïsme contre le christianisme, c’est le préjugé du meurtre rituel. » Dans une note, l’auteur écrit : « C’est à Blois, en 1171, que pour la première fois les Juifs furent accusés d’avoir crucifié un enfant à l’occasion de leur fête de Pâques. Le comte Théobald de Chartres, après avoir soumis l’accusateur des Juifs à l’épreuve de l’eau, épreuve qui lui fut favorable, fit brûler, comme coupables, trente-quatre Juifs et dix-sept Juives. »

[23] Dès les premières lignes de son ouvrage, Toussenel explique ce qu’il met derrière le mot juif. « J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif, tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes. »

[24] « La France, dit Toussenel, cette grande nation généreuse, est si répulsive par nature à l’ignoble trafic qui force l’homme à mentir, qu’il lui a fallu faire venir de Juda et de Genève d’infâmes mercenaires. »

[25] « Le ton, sous le régime de la féodalité d’argent, c’est l’égoïsme […] Sa devise est : Chacun pour soi. Les mots de patrie, de religion, de foi n’ont pas de sens pour ces hommes qui ont un écu à la place du cœur. Une patrie, les marchands n’en ont pas ! » - Toussenel, op. cit.

[26] C’est surtout la Révolution française qui, par les bouleversements qu’elle entraîne, permet à la souveraineté nationale de s’exprimer dans un cadre radicalement différent puisque c’est désormais l’État qui incarne la nation. Avec l’instauration du droit de vote et la mise en place d’institutions telle que l’Assemblée nationale, rassemblant les élus de la nation, les citoyens d’un État vont se reconnaître dans un pouvoir souverain qui émane d’eux et les représente.

[27] Venus nombreux à Paris après l’annexion de l’Alsace, les juifs – note l’historien Jean-Marie Mayeur (in Histoire du peuple français, op. cit.) – constituent une grande ou moyenne bourgeoisie. L’exemple illustre de Léon Blum, poursuit l’auteur, « mérite qu’on s’y attarde : originaire d’une petite commune du Bas-Rhin, Westhoffen, ses parents quittent l’Alsace en 1870. Reçu à l’Ecole Normale Supérieure en 1890, puis au Concours d’Auditeur au Conseil d’Etat, Léon Blum mène en grand bourgeois une carrière de critique littéraire et dramatique, volontiers esthète, avant que l’Affaire Dreyfus ne le conduise au socialisme. D’origine moins fortunée, fils d’un officier d’artillerie, l’historien Jules Isaac a laissé d’admirables souvenirs de jeunesse : sa famille est ardemment patriote, et là encore l’intégration à la vie française paraît totale. »

[28] Il s’agit d’un mot d’origine russe voulant dire « destruction ». Il y aura dans l’Empire russe, entre 1881 et le début des années 1920, trois vagues de pogroms. La première (1881-1884) est liée à l'assassinat du tsar Alexandre II par des révolutionnaires dont certains sont juifs. La deuxième (1903-1906) atteint son paroxysme après l'échec de la révolution russe de 1905 : 600 villages et villes sont saccagés, des milliers de juifs tués. La troisième (1917-1921) frappe essentiellement l’Ukraine durant la guerre civile consécutive à la révolution bolchevique de 1917.

[29] « Les juifs venus d’Europe orientale à la suite des persécutions qui s’abattent sur leurs communautés présentent des traits différents. Ils sont isolés par leur langue : le yiddish ; leur condition est des plus modestes : dans les quartiers de la Bastille ou du Marais, ils vivent de la confection, sont casquettiers, fourreurs, cordonniers. » - Jean-Marie Mayeur, in Histoire du peuple français, op. cit.

[30] Les juifs, rappelle Bernard Lazare, « ont été parmi les fondateurs du capitalisme industriel et financier et ils collaborent activement à cette centralisation extrême des capitaux ». Mais, poursuit l’auteur, ils sont également « parmi les plus ardents adversaires du capital ». Voilà pourquoi au « juif draineur d’or » s’oppose le juif révolutionnaire. Et Bernard Lazare conclut : « A Rothschild correspondent Marx et Lasalle, au combat pour l’argent, le combat contre l’argent, et le cosmopolitisme de l’agioteur devient l’internationalisme prolétarien et révolutionnaire. » L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, Paris, 1894.

[31] Même si ce terme a été retenu par l’usage pour qualifier les nouveaux aspects que va prendre l’antijudaïsme, son usage n’est pas tout à fait adéquat puisqu’il englobe tous les Sémites, alors que l’hostilité qu’il désigne se porte sur les seuls adeptes du judaïsme. C’est le journaliste de Hambourg, Wilhelm Marr, qui, en 1873, dans son libelle intitulé La Victoire du judaïsme sur le germanisme, a forgé ce terme. De nos jours, on entend par antisémitisme une attitude d’hostilité à l’égard des juifs quel que soit le motif de cette hostilité.

[32] Dans son étude sur l’antisémitisme, Bernard Lazare a fort bien montré que l’antijudaïsme, s’il est d’abord religieux, est également social.

[33] « Le droit du juif à opprimer les autres, écrit Drumont, fait partie de sa religion, il est pour lui un article de foi, il est annoncé à chaque ligne dans la Bible et dans le Talmud. » - La France Juive, tome 1er.

[34] Créée par les jésuites autour des années 1850, cette revue devient très vite l’organe officieux du Saint-Siège et défend des thèses conservatrices, réaffirmant la tradition romaine contre le libéralisme et le monde moderne. Ses prises de position intransigeantes annoncent le Syllabus.

[35] La « haute banque, la Franc-Maçonnerie, la Révolution cosmopolite, toutes trois aux mains des Juifs », écrit Drumont dans son ouvrage. Les nationalistes reprendront cette thèse et parleront du complot « judéo-maçonnique ».

[36] « En 1790 – rappelle Drumont - le Juif arrive ; sous la première République et sous le premier Empire, il entre, il rôde, il cherche sa place ; sous la Restauration et la Monarchie de juillet, il s’assied dans le salon ; sous le second Empire il se couche dans le lit des autres ; sous la troisième République, il commence à chasser les Français de chez eux ou les force à travailler pour lui. » - La France Juive, t. 1er.

[37] Rejetant « l’infâme capital » et le règne de l’argent, Drumont condamne pour les mêmes raisons les entreprises coloniales, notamment l’expédition du Tonkin : « Nous sommes allés au Tonkin pour faire une affaire », explique -t-il dans La France Juive, t. 1er, pages 497-504.

[38] Drumont rappelle que la famille Rothschild, « qui possède ostensiblement trois milliards rien que pour la branche française, ne les avait pas quand elle est arrivée en France ; elle n‘a fait aucune invention, explique-t-il, elle n‘a découvert aucune mine, elle n‘a défriché aucune terre ; elle a donc prélevé ces trois milliards sur les Français sans leur rien donner en échange. » En ce qui concerne « le rôle prépondérant que joua la maison Rothschild sous la Monarchie de Juillet », il écrit : « En réalité Rothschild fut le premier ministre du règne et garda immuablement cette place sous des présidents de conseil changeants. » - La France Juive, tome 1er, op. cit.

[39] Francisé en aryen, le terme sanskrit arya signifie « excellent, honorable, noble ». C’est par ce mot que se désignent les populations de langue indo-européenne qui, vers la fin du IIIe millénaire av. J.-C., s’établissent sur le plateau iranien. Au XIXe siècle, les milieux scientifiques assimilent la race et une communauté de langue, dont sont issus le hittite, l’arménien, le celtique, le germanique, l’italique, l’albanais.

[40] L’antisémitisme ne se réduit pas à Edouard Drumont et à ses disciples : la presse assomptionniste, avec les Croix, ainsi que plusieurs revues catholiques conseillent à leurs lecteurs l’achat de La France Juive. Seule une minorité de catholiques prône le respect et la tolérance. C’est ainsi que, plus tard, un Charles Péguy se rangera du côté de Dreyfus.

[41] C’est de nos jours qu’une frange de l’extrême droite, celle représentée surtout par le mouvement G.R.E.C.E. et sa revue Nouvelle Ecole, s’affiche ouvertement antichrétienne – même si, officiellement, elle n’ose plus se dire antisémite pour ne pas tomber sous le coup de la loi. Cette tendance prône même un néo-paganisme et se sent très proche de certains écrits d’Henry de Montherlant, notamment Le Solstice de juin paru en octobre 1941, dans lequel il écrit : « […] aujourd’hui l’armistice a été signé. Le 24 juin. Pour le solstice d’été. La croix gammée, qui est la Roue solaire, triomphe en une des fêtes du Soleil. J’étais parmi les troupes chrétiennes et numides, et les nègres portant au poignet des Immaculée Conception pour grigris. Longtemps j’avais eu faim de voir cette armée d’en face, et de savoir quelle était sa contenance ; quels étaient ces hommes qui nomment dieu le secret des bois ; dont c’était la gloire ancienne d’avoir haï le christianisme, et dont maintenant c’était la mission de ruiner la morale bourgeoise et la morale ecclésiastique, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux marches de Russie. Nous rêvions de ces panzerdivisionen, que j’appelais en moi-même les divisions-panthères […] »

[42] Dans son roman Leurs Figures, Maurice Barrès dresse le portrait moral de ces deux hommes. A propos du baron de Reinach, « juif allemand, baron italien, naturalisé français », il rappelle que ce conseiller occulte des finances françaises entrait dans toutes sortes d’affaires « où il apportait comme contribution son influence parlementaire. Dans les fournitures militaires, dans les Chemins de fer du Sud, on vit son action prédominer et toujours avec un caractère d’infamie. » Quant à son influence parlementaire, poursuit Barrès, elle « tenait le plus souvent à des secrets surpris, à des complicités antérieures. Il ne la vendait si cher qu’en faisant comprendre à ses acheteurs que refuser ses services, c’était s’assurer son hostilité. » A ce chantage, explique l’écrivain, il joignait l’escroquerie. « De 1886 à 1889, le baron encaissa de la Compagnie de Panama six millions. » Evoquant le cas de Cornelius Herz, Barrès écrit : « Un instant avant que M. de Reinach se suicidât, un jour avant que M. Rouvier démissionnât, alors que les plus gros événements étaient suspendus sur nos têtes, il y avait eu un conciliabule secret, non pas chez le chef de l’Etat, chez des magistrats, chez des juges, chez le préfet de police ou chez des ministres, mais chez et avec ce Cornelius Herz qu’on avait mis si haut, qu’on avait fait si lestement monter de grade en grade jusqu’aux plus hautes dignités de notre Légion d’honneur et qui avait réellement l’air d’être le maître omnipotent des pouvoirs publics et de tenir dans ses mains tous les fils mêmes du Parlement français. » Quant aux rapports entre ces deux escrocs, Maurice Barrès note que la vermine elle-même a sa vermine et qu’une analyse un peu prolongée montre qu’à chaque fois que « Reinach s’est gorgé, un Cornelius Herz le pompe et le fait dégorger ».

[43] « Cornelius et Reinach avaient chacun leur personnel à la Chambre et dans les ministères, écrit Barrès dans Leurs Figures. L’équipe du baron Reinach, c’étaient les rédacteurs de la République française : Devès, président du Conseil d’administration, Antonin Proust, Jules Roche, Rouvier, etc. Comme trotteur, il usait de son neveu et gendre Joseph Reinach. Mais comment se passer des radicaux à une époque où les ministères étaient tous de concentration ? De là, le rôle de Cornelius. Celui-ci disposait de la Justice et avait de nombreuses relations à l’extrême gauche : Clemenceau et Ranc étaient ses hommes. »

[44] Leurs Figures est le troisième et dernier volet du Roman de l'énergie nationale (1897-1902) commencé avec Les Déracinés qui se situent après la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace–Lorraine et suivi de L’Appel au Soldat qui évoque l’aventure boulangiste. Elu en effet député boulangiste de Nancy (1889), Maurice Barrès sera toute sa vie hanté par la menace germanique, devenant ainsi un défenseur de l'armée et, par là même, un antidreyfusard convaincu. Revenant sur la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace–Lorraine, il donnera libre cours à sa fibre patriotique dans Colette Baudoche (1909) et La Colline inspirée (1913).

[45] Sur le plan économique, les Français vont se montrer de plus en plus réticents devant l'investissement industriel.

[46] L’Argent, réédition 1954, chez Fasquelle éditeur, pages 93-94.

[47] L’Argent, réédition 1954, chez Fasquelle éditeur, page 199.

[48] Lorsque sera connue l’inculpation d’Alfred Dreyfus, Edouard Drumont considèrera cet événement comme la meilleure illustration de sa thèse, et l’Affaire Dreyfus deviendra « son » affaire.

[49] « Les cléricaux se trouvant dans le camp antisémite, écrit Hannah Arendt, les socialistes français se déclarèrent finalement contre la propagande antisémite au moment de l’affaire Dreyfus. Jusque-là, les mouvements de gauche français du XIXe siècle avaient été ouvertement antisémites. Ils ne faisaient que suivre en cela la tradition des philosophes du XVIIIe siècle, à l’origine du libéralisme et du radicalisme français, et ils considéraient leur attitude à l’égard des Juifs comme partie intégrante de leur anticléricalisme. Cette attitude de la gauche fut renforcée par le fait que les Juifs d’Alsace vivaient encore des prêts qu’ils consentaient aux paysans, pratique qui avait déjà entraîné le décret napoléonien de 1808. Après que la situation se fut modifiée en Alsace, l’antisémitisme de gauche trouva un aliment dans la politique financière de la maison Rothschild, qui finança largement les Bourbons, conserva des liens étroits avec Louis-Philippe et fut plus florissante que jamais sous Napoléon III. » - Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme.

[50] Cf. « L’Affaire Dreyfus », par René Escaich, in Les Cahiers de l’Histoire, n° 100, nov-déc 1973. L’auteur brosse une vue d’ensemble de cet écheveau inextricable de contradictions et de suppositions qui constituent l’aspect service secret de l’Affaire, et analyse également toutes les conséquences politiques de l’Affaire.

[51] « Dans ce roman d’espionnage, constate l’historien J.-M. Mayeur, tout aujourd’hui n’est pas encore parfaitement clair. » Histoire du peuple français, op. cit.

[52] L’écrivain et journaliste nationaliste Léon Daudet écrit, au lendemain de la cérémonie où Dreyfus est publiquement dégradé : « Sur les débris de tant de croyances, une seule foi reste réelle et sincère : celle qui sauvegarde notre race, notre langue, le sang de notre sang et qui nous rend tous solidaires. Ces rangs serrés, ce sont les nôtres. Le misérable n’était pas Français. Nous l’avions tous compris par son acte, par son allure, par son visage. » - Le Figaro, 6 janv. 1895.

[53] Il s’agit de La Vérité sur l’affaire Dreyfus (1896). Né à Nîmes en 1865, au sein d’une famille juive établie dans le Midi depuis des siècles, Bernard Lazare est également l’auteur de Figures contemporaines, Antisémitisme et Religion, La Porte d’Ivoire et Le Nationalisme juif. Il travaillait à deux autres livres : Le Fumier de Job et La Grenade, lorsqu’il meurt, en 1903, à l’âge de trente-huit ans. Il a également publié Le Miroir des Légendes, un recueil de contes philosophiques, et Les Entretiens politiques et littéraires (avec Paul Adam, Henri de Régnier et F. Viélé-Griffin).

[54] Dans sa lettre adressée au Président de la République - « J’accuse… ! », Zola attire l’attention du plus haut magistrat de l’Etat – « quelle tache de boue sur votre nom […] que cette abominable affaire Dreyfus ! » - et prend à partie l’Etat-Major et le Conseil de Guerre. Il stigmatise cet « esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable » avant de dire : « Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’Assises et que l’enquête ait lieu au grand jour. J’attends. »

[55] A nouveau condamné en appel, l’écrivain préfère s’exiler.

[56] « […] l’« Affaire », disaient simplement les contemporains, qui reconnaissaient ainsi la place immense tenue par les débats autour de l’innocence ou de la culpabilité du capitaine Dreyfus. » - J.-M. Mayeur, Histoire du peuple français, op. cit.

[57] « Les amis de Dreyfus [...] injurient tout ce qui nous est cher, notamment la patrie, l’armée. [...] Leur complot divise et désarme la France, et ils s’en réjouissent. Quand même leur client serait un innocent, ils demeureraient des criminels », note Maurice Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme. Les thèmes de l’antidreyfusisme prennent ainsi leur plein sens : horreur de tout ce qui brise l’unité du corps national ; méfiance envers la république, synonyme de pluralité ; nostalgie d’un ou de plusieurs chefs rassembleurs, besoin corollaire de victimes expiatoires ; condamnation enfin du changement, des « mœurs du temps » où il se révèle que tout s’achète et se vend et que « règne l’argent ».

[58] Le nationalisme connaît un changement radical après la défaite de Sedan. Né de la Révolution française, mêlant le principe des nationalités à celui de la liberté, il trouve pour principaux défenseurs des libéraux qui rêvent de substituer à la Sainte-Alliance des rois, issue du congrès de Vienne en 1815, une République universelle des peuples. Après 1871, il attire plutôt ceux qui refusent la défaite, redoutent le déclin de la France et entendent défendre les valeurs traditionnelles. D’universaliste, il se replie sur la mère-patrie, devient hostile à tout ce qui n’est pas français, se montre souvent peu favorable au régime parlementaire (le boulangisme par exemple) quand il ne s’affirme pas ouvertement monarchiste (L’Action française de Charles Maurras).

[59] Réhabilité et réintégré dans l’armée avec le grade de commandant, Alfred Dreyfus meurt oublié en 1935, dépassé par le symbole qu’il avait incarné.

[60] Cf. Pierre-André Taguieff, La Nouvelle judéophobie, Mille et Une Nuits, Paris, 2001.

FIN DE LA SYNTHÈSE - Alain Laurent-Faucon