ÉCRIT, ÉCRAN, INTERNET - BLOGOSHÈRE ET RÉSEAUX



« Les représentations ne sont pas de simples images, véridiques ou trompeuses, d'une réalité qui leur serait extérieure. Elles possèdent une énergie propre qui convainc que le monde, ou le passé, est bien ce qu'elles disent qu'il est », rappelle l'historien Roger Chartier, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France.



L'écrit et l'écran,

une r
évolution en marche


par Roger Chartier

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 13.10.07.

L'historien Roger Chartier a prononcé, jeudi 11 octobre, sa leçon inaugurale au Collège de France. Le journal le Monde en a publié de larges extraits, ici reproduits.

« Écouter les morts avec les yeux. » « Escuchar a los muertos con los ojos. » Ce vers de Quevedo me vient à l'esprit au moment d'inaugurer un enseignement consacré aux rôles de l'écrit dans les cultures qui, depuis la fin du Moyen Age et jusqu'à notre présent, ont caractérisé les sociétés européennes. Pour la première fois dans l'histoire du Collège de France, une chaire est vouée à l'étude des pratiques de l'écrit, non pas dans les mondes anciens ou médiévaux, mais dans le temps long d'une modernité qui, peut-être, se défait sous nos yeux.

La tâche est sans doute urgente aujourd'hui, en un temps où se trouvent profondément transformées les pratiques de l'écrit. Les mutations de notre présent bouleversent, tout à la fois, les supports de l'écriture, la technique de sa reproduction et de sa dissémination, et les façons de lire. Une telle simultanéité est inédite dans l'histoire de l'humanité.

L'invention de l'imprimerie n'a pas modifié les structures fondamentales du livre, composé, après comme avant Gutenberg, de cahiers, de feuillets et de pages, réunis dans un même objet. Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, cette forme nouvelle du livre, celle du codex, s'imposa aux dépens du rouleau, mais elle ne fut pas accompagnée par une transformation de la technique de reproduction des textes, toujours assurée par la copie manuscrite. Et si la lecture connut plusieurs révolutions, repérées ou discutées par les historiens, elles advinrent durant la longue durée du codex.

En brisant le lien ancien noué entre les discours et leur matérialité, la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l'écrit. Malgré les inerties du vocabulaire qui tentent d'apprivoiser la nouveauté en la désignant avec des mots familiers, les fragments de textes qui apparaissent sur l'écran ne sont pas des pages, mais des compositions singulières et éphémères.

Le livre électronique ne donne plus à voir par sa forme matérielle sa différence avec les autres productions écrites. La lecture face à l'écran est une lecture discontinue, segmentée, attachée au fragment plus qu'à la totalité. N'est-elle pas, de ce fait, l'héritière directe des pratiques permises et suggérées par le codex ? Celui-ci invite, en effet, à feuilleter les textes, en prenant appui sur leurs index ou bien à "sauts et gambades" comme disait Montaigne, à comparer des passages, comme le voulait la lecture typologique de la Bible, ou à extraire et copier citations et sentences, ainsi que l'exigeait la technique humaniste des lieux communs.

Toutefois, la similitude morphologique ne doit pas faire illusion. Comment maintenir le concept de propriété littéraire, défini depuis le XVIIIe siècle à partir d'une identité perpétuée des oeuvres, reconnaissable quelle que soit la forme de leur transmission, dans un monde où les textes sont mobiles, malléables, ouverts, et où chacun peut, comme le désirait Michel Foucault au moment de commencer, "enchaîner, poursuivre la phrase, se loger, sans qu'on y prenne bien garde, dans ses interstices" ?

Comment reconnaître un ordre des discours, qui fut toujours un ordre des livres ou, pour mieux dire, un ordre de l'écrit qui associe étroitement autorité de savoir et forme de publication, lorsque les possibilités techniques permettent, sans contrôles ni délais, la mise en circulation universelle et indiscriminée des opinions et des connaissances ? Comment préserver des manières de lire qui construisent la signification à partir de la coexistence de textes dans un même objet (un livre, une revue, un journal) alors que le nouveau mode de conservation et de transmission des écrits impose à la lecture une logique analytique et encyclopédique où chaque texte n'a d'autre contexte que celui qui lui vient de son appartenance à une même rubrique ?

Le rêve de la bibliothèque universelle paraît aujourd'hui plus proche de devenir réalité qu'il ne le fut jamais, même dans l'Alexandrie des Ptolémées. La conversion électronique des collections existantes promet la constitution d'une bibliothèque sans murs, où pourraient être accessibles tous les ouvrages qui furent un jour publiés, tous les écrits qui constituent le patrimoine de l'humanité. L'ambition est magnifique, et, comme écrit Borges, "quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant". Mais la seconde est, sans doute, une interrogation sur ce qu'implique cette violence faite aux textes, donnés à lire dans des formes qui ne sont plus celles où les rencontrèrent les lecteurs du passé.

Le "bonheur extravagant" suscité par la bibliothèque universelle pourrait devenir une impuissante amertume s'il devait se traduire par la relégation ou, pire, la destruction des objets imprimés qui ont nourri au fil du temps les pensées et les rêves de ceux et de celles qui les ont lus. La menace n'est pas universelle, et si les incunables n'ont rien à redouter, il n'en va pas de même pour de plus humbles et plus récentes publications, périodiques ou non.

Ces questions ont déjà été battues et rebattues par les innombrables discours qui tentent de conjurer, par leur abondance même, la disparition annoncée du livre et de l'écrit. Le constat a de quoi décourager et conduit les uns à l'émerveillement devant les promesses inouïes des navigations textuelles, et les autres à la nostalgie pour un monde de l'écrit que nous aurions déjà perdu. Mais avant de renoncer, peut-être est-il utile de convoquer la seule compétence dont peuvent se targuer les historiens. Ils ont toujours été de pitoyables prophètes, mais, parfois, en rappelant que le présent est constitué de passés sédimentés ou enchevêtrés, ils ont contribué à un diagnostic plus lucide sur les transformations qui enthousiasmaient ou inquiétaient leurs contemporains. [...]

L'autorité affirmée ou contestée de l'écrit, la mobilité de la signification, la production collective du texte : telles sont les trames sur lesquelles j'aimerais inscrire les motifs plus particuliers qui feront l'objet de mes cours. Ils mettront en oeuvre plusieurs principes d'analyse. Le premier situe la construction différenciée du sens des textes entre contraintes transgressées et libertés bridées. Toujours, les formes matérielles de l'écrit ou les compétences culturelles de ses lecteurs bornent les limites de la compréhension. Mais toujours l'appropriation est créatrice, production d'une différence, proposition d'un sens possiblement inattendu.

Le croisement inédit de disciplines longtemps étrangères les unes aux autres (la critique textuelle, l'histoire du livre, la sociologie culturelle) a ainsi un enjeu fondamental : comprendre comment les appropriations particulières et inventives des lecteurs, des auditeurs ou des spectateurs dépendent, tout ensemble, des effets de sens visés par les textes, des usages et des significations imposés par les formes de leur publication, et des compétences et des attentes qui commandent la relation que chaque communauté de lecteurs entretient avec la culture écrite.

Une seconde exigence de méthode, nécessaire pour un travail qui est fondamentalement, mais pas exclusivement, étude de textes, conduit à faire retour au concept de représentation dans la double dimension que lui a reconnue Louis Marin : "Dimension "transitive" ou transparence de l'énoncé, toute représentation représente quelque chose ; dimension "réflexive" ou opacité énonciative, toute représentation se présente représentant quelque chose."

Au fil des années et des travaux, la notion de représentation en est presque venue à désigner par elle-même la démarche d'histoire culturelle qui porte ce programme d'enseignement. Le constat est pertinent, mais il doit éviter les malentendus. Telle que nous l'entendons, la notion n'éloigne ni du réel ni du social. Elle aide les historiens à se défaire de la "bien maigre idée du réel", comme écrivait Foucault, qui a été longtemps la leur, en portant l'accent sur la force des représentations qu'elles soient intériorisées ou objectivées.

Les représentations ne sont pas de simples images, véridiques ou trompeuses, d'une réalité qui leur serait extérieure. Elles possèdent une énergie propre qui convainc que le monde, ou le passé, est bien ce qu'elles disent qu'il est. Produites par les écarts qui fracturent les sociétés, les représentations elles aussi les produisent. Mener l'histoire de la culture écrite en lui donnant pour pierre angulaire l'histoire des représentations est, donc, lier la puissance des écrits qui les donnent à lire, ou à entendre, avec les catégories mentales, socialement différenciées, qui sont les matrices des classements et des jugements.

Un troisième principe d'analyse consiste à placer les oeuvres singulières ou les corpus de textes qui sont l'objet de mon travail au croisement des deux axes qui doivent organiser toute démarche d'histoire ou de sociologie culturelle. D'une part, un axe synchronique, qui permet de situer chaque production écrite dans son temps, ou son champ, et la met en relation avec d'autres, qui lui sont contemporaines et appartiennent à d'autres registres culturels ou politiques. D'autre part, un axe diachronique qui l'inscrit dans le passé du genre ou de la discipline.

Dans les sciences les plus exactes ou en économie, cette présence du passé renvoie généralement à des durées brèves, parfois très brèves. Il n'en va pas de même de la littérature ou des sciences humaines pour lesquelles les passés les plus anciens sont toujours, d'une certaine façon, des présents encore vivants dont les créations nouvelles s'inspirent ou se détachent. Quel romancier contemporain pourrait ignorer Don Quichotte ? Et quel historien pourrait commencer un cours dans cette maison sans citer au moins une fois la grande ombre Michelet ? Ni Febvre ni Braudel n'y ont manqué. Ni Daniel Roche. A mon tour de le faire.

Pierre Bourdieu voyait dans cette contemporanéité de passés successifs l'une des caractéristiques propres des espaces de la production et de la consommation culturelle : "Toute l'histoire du champ est immanente au fonctionnement du champ et pour être à la hauteur de ses exigences objectives, en tant que producteur mais aussi en tant que consommateur, il faut posséder une maîtrise pratique ou théorique de cette histoire." Cette possession ou son absence distingue les savants des naïfs et elle porte les diverses relations que chaque oeuvre nouvelle entretient avec le passé : l'imitation académique, la restauration kitsch, le retour aux anciens, l'ironie satirique, la rupture esthétique. En désignant comme cibles de ses parodies les livres de chevalerie, les romans pastoraux (lorsque don Quichotte se transforme en pasteur Quijotiz) et les autobiographies picaresques (avec les allusions au récit de vie rédigé par le galérien Ginés de Pasamonte), Cervantès installe dans le présent de son écriture trois genres aux temporalités fort diverses contre lesquels il invente une manière inédite d'écrire la fiction, en la concevant, comme a écrit Francisco Rico, "non pas dans le style artificiel de la littérature, mais dans la prose domestique de la vie". Il montre ainsi, lui l'"ingenio lego", le génie ignorant, que les doctes ne font pas toujours bon usage de leur maîtrise de l'histoire des genres et des formes.

Une crainte contradictoire a habité l'Europe moderne - et elle nous tourmente encore. D'un côté, l'effroi devant la prolifération incontrôlée de l'écrit, l'amas des livres inutiles, le désordre du discours. D'un autre, la peur de la perte, du manque, de l'oubli. C'est à cette seconde inquiétude que je voudrais consacrer le premier cours que je donnerai ici. Porté par un projet quelque peu borgésien, il s'attachera à une oeuvre disparue dont ne subsiste ni manuscrit ni édition imprimée.

Elle fut deux fois représentée à la cour d'Angleterre au début de l'année 1613. Les ordres de paiement établis pour la compagnie qui la joua, les King's Men, indiquent son titre, Cardenio, et rien de plus. Quarante ans plus tard, en 1653, Humphrey Moseley, un libraire londonien qui voulait donner à lire les oeuvres dramatiques interdites de représentation dans les temps révolutionnaires de la fermeture des théâtres, fit enregistrer son droit sur cette même pièce. Il indiqua au secrétaire de la communauté des libraires et imprimeurs les noms de ses deux auteurs : "The History of Cardenio, by Mr. Fletcher & Mr. Shakespeare." La pièce ne fut jamais imprimée et, comme un fantôme, dès le XVIIIe, elle commença à hanter les passions et les imaginations shakespeariennes.

Deux ordres de paiement, une entrée dans un registre de libraires, une pièce disparue : voilà, dira-t-on, un bien mince commencement. Et, pourtant, il peut permettre de formuler quelques-unes des interrogations les plus fondamentales d'une histoire de l'écrit. Tout d'abord, en plaçant l'attention sur la mobilité des oeuvres, d'une langue à l'autre, d'un genre à l'autre, d'un lieu à l'autre. C'est, en effet, un an avant les représentations de Cardenio que fut imprimée la traduction anglaise de Don Quichotte, due à Thomas Shelton et publiée par Edouard Blount qui fut aussi l'éditeur de la traduction des Essais par Florio.

Par ailleurs, Fletcher et Shakespeare ne furent ni les premiers ni les derniers à transformer l'histoire de Cervantès en une pièce de théâtre. En Espagne, le Valencien Guillén de Castro les avait précédés avec sa "comedia" Don Quijote de la Mancha ; à Paris les suivirent Pichou, auteur des Folies de Cardenio, et Guérin de Bouscal, qui fit représenter trois pièces inspirées par l'histoire de Cervantès.

Second enjeu : la tension entre la perpétuation de modes traditionnels de la composition littéraire, qui font large place à la collaboration, l'adaptation, la révision, et l'émergence autour de quelques auteurs - ainsi Cervantès et Shakespeare, unis par Cardenio - de la figure de l'écrivain singulier en son génie et unique en sa création. Enfin, la quête du Cardenio, perdu entre la Sierra Morena et les théâtres londoniens, est aussi une histoire des appropriations textuelles, des manières dont ont été lus et mobilisés dans différents contextes culturels et sociaux les mêmes textes qui, du coup, n'étaient plus les mêmes.

Il en va ainsi de Don Quichotte dont les protagonistes apparaissent dans les fêtes aristocratiques ou carnavalesques du XVIIe siècle, tant dans la métropole que dans les colonies espagnoles, et de Shakespeare, traité si différemment par les éditeurs et les dramaturges (les deux pratiques n'étant pas forcément séparées) dans l'Angleterre de la Restauration et du XVIIIe siècle. "Le coup de Cardenio est un grand classique du monde littéraire - the bread and butter for literary lowlife", déclare l'un des personnages du roman de Jasper Fforde, Lost in a Good Book. J'espère que l'on me pardonnera de lui donner pour nouvelle scène cette institution habituée à de plus sévères et de plus nobles études.

Ecouter les morts avec les yeux. Plusieurs ombres ont passé dans mes mots, rappelant par cette présence la tristesse que nous donne leur absence. Sans elles, ni d'autres qui n'ont rien écrit, je ne serais pas à cette place ce soir.

Mais au moment de conclure, je me souviens des mises en garde de Pierre Bourdieu contre l'illusion qui fait énoncer au singulier des trajectoires partagées. Le "je" que j'ai quelquefois imprudemment utilisé, aujourd'hui, et contre mon habitude, doit s'entendre comme un "nous" - le nous de tous ceux et celles, collègues et étudiants, avec qui, au fil des années, j'ai partagé enseignements et recherches, à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à l'Université de Pennsylvanie, ou dans de nombreuses institutions de notre République des lettres.

C'est avec eux, et avec vous, qui me faites l'honneur de m'accueillir ici, que je voudrais poursuivre maintenant un travail qui entend étayer sur une histoire de longue durée de la culture écrite la lucidité critique qu'exigent nos inquiétudes et nos incertitudes.

Roger Chartier

 

Publié dans : ÉCRIT, ÉCRAN, INTERNET - BLOGOSHÈRE ET RÉSEAUX - Par alain laurent-faucon
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La Petite Passerelle et son exploration des systèmes d'information et de communication, ses visites guidées des bibliothèques réelles et/ou virtuelles du monde entier, ses mises au point concernant l'internet et le web, nous a déjà permis d'entrer dans l'univers de toutes ces nouvelles technologies (encore un anglicisme pour dire : techniques) qui sont en train de modifier nos accès au savoir et à la culture, nos modes d'être et d'agir. Car ne l'oublions pas, des philosophes comme Martin Heidegger et Kostas Axelos l'ont noté : les sciences et les techniques deviennent un « habiter ».

« La technique tend dorénavant à prendre en charge tout ce qui est. Nous parlons en général d'elle, constate Axelos, en termes d'extériorité, sans oser comprendre qu'elle est le ressort intime de tout ce qui se fait, qu'elle informe jusqu'à, et y compris, notre intériorité chérie. On parle beaucoup de la technique, sans pour autant saisir son mode d'être saisissant le tout de l'être, et, avant qu'elle ne se soit suffisamment réalisée, on voudrait déjà la dépasser. C'est la technique qui prend dans son engrenage mythes et religions, poésie et littérature, art et politique, science et pensée ; sa rotation relie production et consommation. » - Kostas Axelos, Vers la pensée planétaire, éditions de Minuit, Paris, 1964.

Mais, à propos du développement des « nouvelles technologies » (sic), le philosophe Michel Serres avance d'autres analyses qui permettent de contrebalancer les propos pessimistes des auteurs précédents. C'est grâce à l'auteur de la Petite Passerelle que j'ai découvert le passionnant site de L'INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique), un site qui vous permettra d'avoir différentes approches et réflexions sur les orientations et les mutations de la Toile. Et qui vous permettra d'éviter de rabâcher les poncifs habituels, sans pour autant être mal perçus dans la mesure où vous citerez les grands penseurs et chercheurs actuels !

Concernant plus particulièrement les propos de Michel Serres que la Petite Passerelle a mis en avant quand il a été question de l'INRIA, je vous invite à écouter sa conférence tant elle explicite ce que doit être un vrai questionnement, tant ses « pas de côté », sa « puissance d'écart » autorisent un regard différent, intéressant, pertinent sur ces « nouvelles technologies » (mais le sont-elles vraiment ? et que signifient les mots employés ?), sur les notions de réseaux, d'espaces, d'adresses, etc.





CONFÉRENCES EN LIGNE




Les nouvelles technologies, que nous apportent-elles ?


http://interstices.info/expose-serres


Cette conférence de Michel Serres, enregistrée à l'École Polytechnique le 1er décembre 2005, fait partie du cycle Culture Web, coordonné par Serge Abiteboul, dans le cadre des Thématiques de L'INRIA. Elle a été organisée par Serge Abiteboul et Gilles Dowek.

Le philosophe Michel Serres aborde les nouvelles technologies sous un angle original, en questionnant ce qu'elles apportent de nouveau. Il passe tout d'abord en revue ce qui ne lui paraît pas vraiment nouveau, avant de détailler les aspects où selon lui réside la nouveauté : le rapport à l'espace, la question du droit, l'externalisation des fonctions cognitives.

Ces réflexions le conduisent à définir un exo-darwinisme, et à montrer que dans le développement humain, chaque perte a permis de gagner une nouvelle fonction. À la fin de son exposé, d'une durée d'une heure environ, Michel Serres répond pendant une quarantaine de minutes aux questions de l'auditoire.

Voir la présentation de 1 h 38 mn en XML/SMIL. Pour visionner le document, utiliser RealPlayer.

Voir la vidéo non chapitrée au format Real (utiliser RealPlayer).

Écouter la conférence en MP3.




Les nouvelles technologies :

révolution culturelle et cognitive


http://interstices.info/m-serres-lille


« Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents ! »

C'est ce que postule Michel Serres...


Le 11 décembre 2007, à l'occasion des 40 ans de L'INRIA, Michel Serres a donné une conférence sur la révolution culturelle et cognitive engendrée par les nouvelles technologies. Le célèbre académicien y explicite comment la révolution informatique change notre rapport au monde. Tout comme avant elle, l'écriture, puis l'imprimerie, ont profondément transformé nos modes de vie. Une conséquence inévitable de toute révolution.

Le philosophe donne rapidement le ton et invite son auditoire à prendre conscience de la révolution cognitive générée par la révolution de l'information. Pour lui, les nouvelles technologies ont poussé l'homme à externaliser sa mémoire. Il nous faudra donc être inventifs, intelligents, transparents pour être des acteurs de cette nouvelle période de l'Histoire.

Voir la conférence en vidéo (Vidéo Real : utiliser RealPlayer). Durée : 1 h 04 min.

Écouter la conférence en MP3.




WEB 3.0 – L'INTERNET DES OBJETS




Vinton Cerf, pionnier du Web et expert chez Google



Vers l'Internet à tout faire


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 06.04.08.



Entretien. Vinton Cerf a été l'un des premiers concepteurs d'Internet. Expert chez Google, il observe sans relâche l'évolution de la Toile. Dans un entretien au Monde, il la compare à une « fourmilière » : « Chaque jour, une ou deux fourmis font une découverte » ; puis la collectivité entière en profite. Les « fourmis » sont près de 1,3 milliard. L'avenir ? L'Internet des objets, le Web 3.0, qui permettra de « déléguer la gestion des objets à des tiers ». Le réseau mondial prendra en charge maints aspects de la vie quotidienne.



Vous avez fait partie des premiers concepteurs d'Internet. Quel regard portez-vous sur l'évolution du Réseau mondial ?

Vinton Cerf : Beaucoup plus de personnes tentent aujourd'hui d'innover sur Internet. Pour décrire son mode d'évolution actuel, j'utilise souvent le modèle de la fourmilière. Si vous observez deux ou trois fourmis pendant toute une journée, il est probable que peu de choses intéressantes se produiront. Mais il y en a des millions. Et, chaque jour, une ou deux fourmis font une découverte dont profite la fourmilière. Internet fonctionne ainsi. Avec près de 1,3 milliard d'utilisateurs, soit seulement 20 % de la population mondiale, de nouvelles expériences sont tentées quotidiennement. Je suis toujours un peu fébrile lorsque je lis les pages business de la presse, car j'y découvre souvent que quelqu'un a inventé un nouvel usage d'Internet, et qu'il va falloir encore nous adapter...

Qu'apporte le Web 2.0 en matière de nouvelles utilisations du Réseau (blogs, chats, échanges de fichiers) ?

A mes yeux, le terme Web 2.0 relève largement du slogan marketing. Il laisse entendre qu'une nouvelle génération du Web apparaît. Je pense plutôt qu'Internet se transforme selon un phénomène de coévolution : il interagit avec tout ce qui l'entoure, et s'adapte. Les nouvelles applications poussent le Réseau jusqu'à ses limites et contraignent à créer de nouvelles solutions techniques. Cela dit, je dois reconnaître que certaines innovations associées au Web 2.0 sont, elles, tout à fait réelles. Dans le passé, les premiers systèmes d'échanges d'informations entre les entreprises n'ont pas bien fonctionné par manque de standardisation : c'est justement ce qu'apporte le Web 2.0. Et cette avancée arrive au bon moment. Aux Etats-Unis, les gros investissements réalisés lors du passage à l'an 2000 ont permis d'automatiser l'activité interne des sociétés. Reste à effectuer l'étape suivante : l'automatisation des échanges entre les entreprises. Et quel meilleur outil pour le faire qu'Internet ?

Les internautes bénéficieront-ils aussi de ces échanges ?

Les consommateurs interagissent déjà avec les entreprises via le Web. Cela se passe plutôt bien pour effectuer des transactions, avec des confirmations par mail. Mais les entreprises doivent souvent retranscrire les ordres des internautes à la main pour les communiquer à leurs partenaires. C'est cela qu'il faut automatiser. C'est notamment possible grâce à des applications comme Google Earth ou Google Maps, qui ont été conçues de façon à permettre à d'autres entités de les intégrer à leurs propres services sur le Web. Ainsi, les scientifiques localisent sur Google Earth leurs réseaux de capteurs, sismiques par exemple. Pour accéder aux données, il suffit de cliquer sur l'icône qui les représente. De plus en plus, les chercheurs pourront ainsi travailler ensemble en agglomérant différents réseaux de capteurs indépendants et en corrélant ces informations avec la géographie ou la climatologie.

Et en matière de commerce électronique ?

Prenez, par exemple, une entreprise qui dispose de la liste des appartements disponibles à Dallas, au Texas. Elle peut injecter ces informations dans Google Maps. Lorsqu'une personne cherche à se loger, la base de données de l'agence présente la carte localisant l'ensemble des appartements répondant aux critères demandés. Une telle agence utilise ainsi les ressources sous-jacentes du Web pour augmenter la valeur de son information.

Peut-on attendre des applications du même type sur téléphone mobile ?

Bien sûr. Cet objet, vous le portez sur vous où que vous alliez. Vous pouvez donc poser des questions qui n'ont de sens que si le système d'information associé sait où vous êtes. Trouver le cinéma le plus proche, par exemple.

Le mobile ouvre la voie à l'obtention d'informations géographiquement indexées de grande valeur. Il existe déjà 3 milliards de mobiles dans le monde, dont 15 % peuvent accéder à Internet, soit près d'un demi-milliard d'appareils... Demain, le premier contact avec Internet d'une fraction significative de la population mondiale sera réalisé via un téléphone mobile et non via un ordinateur.

Avoir recours au mobile dégrade le confort d'utilisation du Web...

A première vue, oui. L'écran n'a pas du tout la même taille. Quant au clavier, il est parfait si vous ne mesurez pas plus de 10 cm... Mais la plupart d'entre nous sont plus grands !

Il faut donc imaginer de nouvelles pratiques. Le mobile pouvant détecter la présence d'un écran d'ordinateur dans la pièce, il n'y a aucune raison pour qu'il ne puisse pas le piloter. Idem avec un clavier sans fil. Les gens sont tellement habitués à utiliser Internet avec un seul outil à la fois qu'ils ne pensent pas que le téléphone mobile peut devenir le coeur d'un petit réseau.

Quel impact cela aura-t-il sur la vie quotidienne ?

Imaginez une telle utilisation du téléphone mobile dans les voitures. Celles-ci disposent souvent d'un récepteur GPS et d'une instrumentation indiquant, par exemple, combien il reste d'essence. L'important, c'est que le téléphone mobile puisse relier la voiture à Internet. Et cela marche dans les deux sens. La voiture obtiendra des informations du Web, et lui en fournira. Sa vitesse, par exemple : cette donnée pourra rester anonyme tout en étant accessible aux opérateurs de réseaux routiers, qui l'exploiteront pour détecter des encombrements, et informer en retour les autres conducteurs.

Ce que vous décrivez ne s'inscrit-il pas déjà dans le Web 3.0, l'Internet des objets ?

Tout à fait. De façon générale, l'Internet des objets permettra de déléguer la gestion des objets à des tiers. Il sera ainsi possible d'adresser à des sites de services des demandes telles que : "Enregistrer tel film", sans avoir à se plonger dans la liste des chaînes ni dans les programmes de diffusion. Les machines s'en chargeront. Elles communiqueront entre elles pour déterminer le prochain passage de ce film et l'enregistrer pour nous.

Des milliards d'objets seront ainsi dotés de capacités de communication entre eux. Ce qui permettra de masquer la complexité des technologies à l'oeuvre. Tout se passera dans les coulisses.

Michel Alberganti


La Toile de 1 à 3


WWW : World Wide Web. Toile (d'araignée) mondiale. Application d'Internet, fondée sur la navigation entre les pages de sites à l'aide de liens hypertextes, créée en 1989 par Tim Berners-Lee.

WEB 1.0 : Désignation de la première version du Web d'Internet.

WEB 1.5 : Evolution du Web utilisant des pages dynamiques avec remises à jour.

WEB 2.0 : Terme inventé par Dale Dougherty et popularisé en 2004 pour désigner les applications interactives et la possibilité pour un site d'exploiter des informations provenant d'un autre site.

WEB 3.0 : Internet des objets. Evolution du Web permettant d'attribuer une adresse Internet à des objets munis d'une puce électronique leur permettant de communiquer entre eux et avec des sites sur la Toile.




REVUE DE PRESSE



Madmundo.tv

espace audiovisuel participatif

au service des citoyens



LE MONDE | Article paru dans l'édition du 06.04.08.


Ils sont du Brésil, d'Algérie, d'Afrique du Sud, du Sénégal, des Etats-Unis, de France, du Maroc... Ils sont confrontés à la solitude, la maladie, la discrimination sexuelle ou raciale, le handicap, l'intolérance, les effets de la mondialisation ; s'interrogent sur la corruption, les politiques d'immigration, la gestion du terrorisme, la dégradation de l'environnement. A tous ces problèmes et situations qui affectent la vie des citoyens, les journalistes et documentaristes de Madmundo.tv proposent leur savoir-faire ainsi que des outils interactifs d'investigation, de réflexion et d'échanges.

Conçu en 1998 par le journaliste Patrice Barrat, président de l'agence de presse Article Z et fondateur de l'ONG Bridge Initiative International, le réseau citoyen et professionnel Madmundo vise à susciter la création de communautés - internautes, acteurs des sphères éducatives et associatives ou professionnels de l'audiovisuel... - autour d'enquêtes mises en ligne. Une attitude, un format multimédia relayé sur divers sites Internet et un mode de récit qui engagent le spectateur "à réaliser que, pour tous ces thèmes majeurs qui font notre actualité, il n'y a pas une vérité univoque à découvrir, mais une vérité évolutive qui dépend grandement de la relation entre les uns et les autres, et les amène à changer", explique M. Barrat.


Nouvelle étape


Une personne incarne un thème sur lequel l'équipe de Madmundo part enquêter. Aux différents stades de cette investigation, la personne est connectée avec d'autres citoyens qui vivent une situation similaire, ainsi qu'avec ceux qui ont le pouvoir d'agir (institutionnels, politiques, législateurs...). Chahinaz : Quels droits pour les femmes ? ; Sinesipho : Pourquoi dois-je mourir ? (sur le sida) ; Ellen : Quelle réponse au terrorisme ?... Tels sont quelques-uns des documentaires finalisés et diffusés dans le monde sur différents supports - en France, sur Arte et France 5 - et distingués par de multiples récompenses.

Le nouveau site madmundo.tv, ouvert officiellement au public lundi 7 avril, constitue une nouvelle étape. Les internautes pourront participer en vidéo, interagir en complétant les enquêtes par leurs commentaires, dialoguer ou polémiquer avec le protagoniste de l'histoire ou les journalistes. Les contributions vidéo les plus pertinentes pourront même intégrer le documentaire final.

Exposer, comparer, participer, confronter, réagir : sous la devise "me, you, we, all" (moi, toi, nous, tous), madmundo.tv entend "convaincre les faibles que les choses peuvent changer, et ceux qui ont le pouvoir que les choses doivent changer", selon M. Barrat.

Valérie Cadet



paperblog.fr



Un outil pour mieux repérer les "pépites" de la blogosphère


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 02.03.08.


Située dans un petit bureau de l'Ecole nationale supérieure des télécommunications (ENST), Paperblog fait partie des vingt-sept "entreprises innovantes" qui utilisent l'expertise technique et scientifique de la grande école pour développer leurs concepts.

Celui de Paperblog est simple, il consiste à sélectionner des articles de blogueurs, puis de classer les meilleurs d'entre eux dans des rubriques thématiques : société, culture, sport, cuisine, voyages, santé, décoration ou érotisme. Contrairement à un autre "média citoyen", Agoravox, Paperblog est moins axé sur l'actualité que sur les loisirs.

A l'origine de cette idée, Nicolas Verdier, 26 ans, titulaire d'un MBA américain. C'est lors de son séjour outre-Atlantique qu'il a découvert le monde des blogs, "un océan où sont noyées des pépites", pour rependre sa propre expression. Afin de faire émerger ces blogs, il a lancé, en juillet 2007, un portail, Paperblog, sur lequel les blogueurs peuvent s'inscrire.

En six mois d'existence, l'équipe de Paperblog a validé les inscriptions de pas moins de 2 000 blogs francophones, traitant de tous les sujets. Pour effectuer le tri des blogs et de leurs articles, huit personnes, cinq salariés et trois stagiaires, travaillent à plein temps dans les locaux de l'ENST.


Trois filtres


Deux relecteurs et cinq ingénieurs passent au crible 1 200 articles en moyenne par jour. Trois filtres s'appliquent. Le premier, un programme informatique, analyse la "qualité rédactionnelle" des papiers - richesse du lexique, construction grammaticale des phrases, etc. -, retient les meilleurs et les range dans les rubriques thématiques.

Une fois les articles publiés, un second filtre s'applique, celui des internautes. Les articles qui ont eu leur faveur, soit par le nombre de lectures, soit par le nombre de votes positifs, sont mis en avant sur la page d'accueil, avant que les deux relecteurs de Paperblog n'effectuent un ultime tri.

La méthode n'est pas sans présenter quelques risques : lors de la publication des photos compromettantes de Laure Manaudou sur Internet, des articles de blogueurs les reproduisant ont été affichés sur Paperblog. Les avocats de la jeune nageuse ont dû alerter l'équipe pour que ces photos soient retirées au plus vite.

Pour l'heure, malgré les bons résultats en termes d'audience (625 000 visiteurs uniques en décembre 2007, 25 000 par jour en janvier), les recettes publicitaires ne sont toujours pas suffisantes pour assurer la pérennité de l'entreprise, qui dépend en grande partie de subventions publiques et d'emprunts qu'elle a contractés.

Roman Bernard



Trois "majors" s'associent à MySpace

L'industrie du disque saute le pas

de la révolution Internet


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 06.04.08.


L'industrie du disque a-t-elle enfin pris la mesure de la révolution que lui impose Internet ? De nouveaux partenariats pour la distribution de musique numérique se multiplient, difficiles à envisager il y a encore un an.

Jeudi 3 avril, trois des quatre grandes "majors" du disque (Universal Music, Sony BMG et Warner Music) ont annoncé la création d'une société avec MySpace, le site communautaire le plus visité au monde. Cette dernière proposera aux internautes de l'écoute gratuite ou du téléchargement payant.

La semaine précédente, Sony BMG assurait vouloir distribuer son catalogue sur le Web, contre un abonnement mensuel. Selon le Financial Times, les majors discuteraient par ailleurs avec Apple : contre un abonnement ou une surtaxe sur son baladeur iPod, il serait possible d'accéder de façon illimitée à la musique sur iTunes, la boutique en ligne du constructeur californien.

Jusqu'à présent, les majors toléraient à peine les ventes à l'unité de chansons popularisées par iTunes. Mais " elles n'ont plus le choix et doivent tester d'autres choses", selon Paul Verna, du cabinet eMarketer. De fait, les ventes sur iTunes et les autres plates-formes légales ne compensent pas la baisse de leurs revenus sur les CD. En 2007, les ventes de disques ont chuté de 10,3 % par rapport à 2006 en Europe, selon le cabinet Jupiter Research.

Trois modes de distribution de musique numérique émergent. Les plates-formes à la Deezer en France : depuis un PC, l'internaute peut écouter gratuitement des chansons mais sans les télécharger. Les sites se financent par la publicité, en partie reversée aux maisons de disque. Il y a aussi les abonnements couplés à un forfait mobile (Nokia au Royaume-Uni, SFR en France) ou à un accès haut débit fixe (Neuf Cegetel en France), pour télécharger de la musique illimitée. Une partie de l'abonnement revient aux majors. Enfin, il y a les tentatives à la Apple (ou Nokia) de surtaxe sur les appareils contre du téléchargement illimité.


Le piratage reste massif


Les représentants des artistes restent prudents. Pour Catherine Kerr-Vignale, de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), " les majors cherchent pour l'heure à donner l'impression aux consommateurs de ne pas avoir à payer, d'où cette idée de partenariats avec des constructeurs". Pour la Sacem, la question sera, si une offre à la Apple arrive en Europe, de fixer un prix minima pour rémunérer les ayants droit. Marc Guez, de la société civile des producteurs phonographiques, est contre le paiement d'un forfait pour un accès illimité : "C'est comme si on ne payait qu'une seule fois l'accès à Canal+ : la chaîne ne pourrait pas survivre." Mais il estime judicieux un abonnement mensuel de 5 à 7 euros. "La musique a un coût, l'accès gratuit c'est dangereux, c'est un non-sens économique", ajoute Jérôme Roger, de l'Union des producteurs phonographiques français indépendants.

Certains sont persuadés que seuls les modèles gratuits ou quasi gratuits s'imposeront, car les techniques de "peer to peer" (partage de fichiers) ont banalisé la gratuité. Et le piratage reste massif : pour un téléchargement légal, il y en aurait encore vingt de "pirates". "L'argent de poche des jeunes passe dans les jeux vidéo et les portables, plus dans les disques. La gratuité est inévitable" pour le musicien Philippe Axel.

Même à l'Ifpi, représentant l'industrie du disque mondiale, on reconnaît : "Les modèles gratuits basés sur la publicité ciblent bien les jeunes qui ont plus de temps que d'argent." Les consommateurs n'accepteront de payer des abonnements que si la musique est proposée sans "DRM", empêchant de copier une chanson d'un matériel à l'autre. " C'est le seul moyen de faire la différence d'avec l'offre gratuite", selon Mark Mulligan, de Jupiter Research.

Ces différents modèles ne compenseront pas la baisse des ventes de CD avant 2010, selon Jupiter Research. D'où l'intérêt supposé des majors pour la "licence globale" : l'idée serait de faire payer les acteurs qui tirent profit de la musique digitale, mais ne payent pas les ayants droit : opérateurs de télécommunications, fournisseurs d'accès à Internet...

Cécile Ducourtieux et Nicole Vulser


Chronologie


1995 : le format de compression audio MP3 se diffuse sur le Web.

1999 : lancement de Napster, premier site populaire de partage de fichiers MP3. Jugé illégal, il ferme en 2001.

2001 : sortie de l'iPod d'Apple, baladeur numérique le plus vendu au monde. En 2003, Apple lance iTunes, site de téléchargement payant.

2007 : Amazon propose des téléchargements payants sans "DRM" (protections) avec EMI. Nokia annonce le lancement de "Come's with music". En payant plus cher certains de ses téléphones, le client aura un accès gratuit au catalogue Universal pendant un an.

 

Publié dans : ÉCRIT, ÉCRAN, INTERNET - BLOGOSHÈRE ET RÉSEAUX - Par alain laurent-faucon
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Il est toujours salutaire de faire appel à l’histoire, de se plonger dans la longue, très longue durée, chère à Fernand Braudel – une longue durée à l’échelle des hommes bien sûr, car, à l’échelle du cosmos, elle n’est qu’une étincelle ! - afin de toujours préserver cette mise à distance, ou cette puissance d’écart, qui nous évite d’absolutiser tel phénomène, tel événement, tel épisode ou telle mode (par nature éphémère) de notre vie quotidienne.


L'histoire comme lieu de phénoménalisation des idées, faits et gestes de l'être-au-monde de l'homme et des sociétés, devrait nous permettre de savoir raison garder et nous prévenir des dangers et maléfices de toutes celles et de tous ceux qui entendent penser à notre place, dire ce que nous devons faire et qui veulent, surtout, que nous soyons comme eux - l'un des leurs - car ils cherchent toujours à avoir « le dernier mot ». Malheureusement, l'histoire, la philosophie et les arts (poésie, roman, peinture, etc.) sont les parents pauvres de notre enseignement , alors que ce sont des disciplines relevant de la pensée méditante, celle qui entend chercher son chemin par elle-même. Et, sur ce point, la culture générale n'est qu'une soupe écoeurante ... à des années-lumière (c'est le cas de le dire) du « Ose penser par toi-même » !

 

Souvenez-vous des propos introductifs de Kant dans Qu'est-ce que les Lumières ? Les voici pour mémoire et pour ne jamais oublier ce que devrait être le primum mobile de toute culture générale :



« Les Lumières, c'est la sortie de l'homme de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable.

L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre.

On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre.

Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » [1]

 


Mais revenons à l'histoire.


Depuis le premier matin grec, parents et éducateurs se plaignent de l’insolence des jeunes, de leur paresse, de leur refus d’imiter les ainés, de leur peu d’appétence pour l’acquisition des valeurs sûres et autres savoirs convenables et convenus. Et, depuis le premier matin grec, les innovations, qui bousculent les traditions comme les modes d’être et de penser, font l’objet de critiques parfois virulentes, tant l’être humain reste fasciné par le même et le retour à l’identique. Et il en va ainsi dans tout l’Occident - pour rester dans notre sphère culturelle – face aux diverses révolutions scientifiques et techniques qui ont engendré et engendrent des révolutions industrielles et économiques, les deux étant étroitement imbriquées.


Toutes ces critiques – même les plus obtuses, je pense notamment à celles, émises parfois par de grands penseurs, concernant l’invention de la locomotive à vapeur et des chemins de fer - sont dignes du plus grand intérêt. Et ce, pour deux raisons ! D’abord, il est toujours très important de savoir ce que voilent et dévoilent ces critiques ; ensuite, il faut bien se rendre compte qu'avec une mutation technologique majeure, c’est une « page qui se tourne », un nouveau paradigme qui émerge, une autre vision du monde qui se profile, d’où ces peurs en partie justifiées :  rien ne sera plus comme avant !


Dans l'article introductif à l'excellent dossier - « Internet rend-il encore plus bête ? » - proposé par le magazine Books, juillet/août 2009, sont rappelés les propos tenus en 1969 par le philosophe Marshall McLuhan, dans un entretien accordé à Playboy. Extraits :


Pour McLuhan, [...] les médias, produits du cerveau humain, sont une « extension [du corps] de l’homme, qui induit des changements profonds et durables chez lui et transforme son environnement ». Il repérait trois étapes : l’invention de l’écriture phonétique, celle de l’imprimerie et celle des médias « électriques ». Cette dernière entraînant une mutation beaucoup plus rapide et plus radicale encore que les précédentes : « les médias électriques représentent une transformation totale et presque instantanée de la culture, des valeurs et des attitudes. »


McLuhan ne pouvait prévoir, mais pressentait [...] la révolution Internet, annonçant l’avènement du « village global ». Il attirait aussi l’attention sur un phénomène qui éclaire [notre dossier sur Internet] comme un phare paradoxal :


« Le présent est invisible ».

 


En effet, la substitution d’un environnement à un autre déclenche de puissants réflexes de résistance, qui relèvent largement de l’inconscient. Chaque fois que se produit une innovation importante dans le domaine des médias (une nouvelle « extension » de l’homme), « le système nerveux central produit une anesthésie autoprotectrice », qui le prémunit contre la « pleine conscience » de ce qui lui arrive.


[...] la réalité des mutations qui nous affectent n’est pas accessible au moment où elles se produisent. Nous ne pouvons réellement comprendre ce qui se passe qu’après coup. Le nouvel environnement créé par une innovation « ne devient pleinement visible qu’après son remplacement par un nouvel environnement : nous avons toujours un temps de retard dans notre vision du monde ». [2]

 

Relire Marshall McLuhan serait peut-être une excellente initiative ! En tout cas, je vous invite à réfléchir sur sa remarque essentielle : « Le présent est invisible ». On ne sait jamais, en effet, ce qui se passe – ne dit-on pas d'ailleurs : « on ne sait pas où l'on va mais on y va » -, ce qui explique la déroute de tous nos experts en quoi que ce soit, d'abord et surtout en  ... économie ! D'où l'importance aussi de ces expressions populaires qui passent aux yeux des intellectuels pour être totalement idiotes mais qui sont, en réalité, d'authentiques philosophèmes de la vie ordinaire. Citons par exemple : la page qui se tourne, rien ne sera plus comme avant, on ne sait pas où l'on va mais on y va ...

 

A propos de la page qui se tourne ou qui est en train de se tourner, l'historien et épistémologue Paul Veyne notait :


« […] une situation bascule parce qu’un beau matin, devant la conviction de l’inéluctable, chacun a le sentiment, à travers les on-dit, les mass media et ses propres penchants ou anticipations, que tous les autres lui forcent la main, car il ne peut et ne doit rien faire sans eux ; on se dit alors "une page est tournée", et c’est là en même temps une résolution d’avenir, moment aussi peu délibéré que celui où, au théâtre, les applaudissements reprennent, isolés puis unanimes, après un instant de flottement. » [3]


Ainsi, quand un problème se révèle, il a déjà déployé ses effets. Et il y a « crise » ou « rupture » au moment où l’on prend conscience que c’est déjà trop tard, que les jeux sont faits – que la page est tournée. Dit autrement : « on ne sait pas où l’on va, mais on y va ». Ainsi en est-il de toutes les « crises » ou « ruptures » liées aux inventions technologiques, de la machine à vapeur à l'électricité, des nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) aux nouvelles techniques bio-médicales concernant par exemple la procréation. Pris entre le pâtir et l’agir, celles et ceux qui vivent ces changements irréversibles - « rien ne sera plus comme avant » - évoquent très souvent la « perte des repères » alors que ces repères ont tout simplement changé, se sont déplacés.


Internet ne tue pas l'écrit, c'est même un océan de mots dans lequel on se noie parfois, mais il modifie peut-être les rapports à la lecture et au savoir – académique ? Facebook, Twitter, etc., ne déconstruisent pas le « lien social » (sic), ils le recomposent autrement et là-encore dans un torrent de mots où l'anecdotique voire l'insignifiance devraient « faire sens » pour l'historien, le philosophe ou le sociologue. Nous avons là des philosophèmes de la vie ordinaire proches des philosophèmes de la rue évoqués par Avital Ronell.


Le polar, la science fiction, la BD, jadis tant décriés, n'ont pas axphyxié le roman – cette « bonne littérature » des profs de lettres ! - mais ont renouvelé le genre, apporté une réelle bouffée d'oxygène, ouvert l'écrit sur d'autres horizons. Ce que font peut-être ces jeunes japonaises qui inventent l'autofiction en épisodes, qu'elles rédigent sur leurs portables, les keitai shousetsu [4]. Sans oublier celles et ceux qui tiennent, sur leur blog, un journal intime ou qui font le récit de leur vie professionnelle ou qui écrivent poèmes, nouvelles et romans. Peut-être que le Net, dans ce qu'il produit de meilleur, est-il en train de devenir ces addenda et autres notes en bas de page chargés d'expliciter nos dire, agir et pâtir, ou de prendre le relais des feuilletons insérés jadis au bas d'un journal.


Que les réseaux sociaux pratiquent l'entre-soi n'est pas nouveau, cette façon d'agir a toujours existé. Que des notoriétés purement factuelles et sans réelle consistance intellectuelle se fassent et défassent sur la Toile grâce à toutes les ruses, astuces et artifices du référencement et autres techniques informatiques – je te cite et tu me cites, je te suis et tu me suis, etc. - en désespèrent plus d'un est compréhensible, mais cela a également toujours eu lieu. Qui se souvient, par exemple, de la plupart de ces fausses gloires des décennies précédentes pour ne rien dire des siècles précédents qui occupaient l'espace public ? Pire que ça, quel est l'étudiant qui n'a pas été obligé de consulter un certain nombre d'ouvrages d'auteurs « à la mode » et qui, intellectuellement, ne valaient pas grand chose ? Mais qu'il fallait pourtant citer pour réussir ! Sur tous ces points : « plus ça change et moins ça change » !

 

Alors, de grâce, que celles et ceux qui gémissent sans cesse – « tout fout le camp ! » - tournent sept fois leur langue dans la bouche de leurs voisins-voisines avant de parler. C'est un sage et agréable conseil que professait jadis l'écrivain Léon Bloy, ce « gueulard » devant l'Eternel.

 

NOTES :


[1] KANT Emmanuel, Qu'est-ce que les Lumières ?, GF Flammarion, Paris, 1991, n° 573. Sont également regroupés d'autres textes : Vers la paix perpétuelle et Que signifie s'orienter dans la pensée ?

[2] Article introductif non signé, « Internet rend-il encore plus bête ? », page 13, in Books, juillet-août 2009.

[3] VEYNE Paul, article « L’histoire conceptualisante », in Faire de l’histoire, tome 1 : Nouveaux problèmes, sous la direction de Jacques Le Goff et de Pierre Nora, Gallimard, 1974, coll. « folio histoire », 1999, page 104.

[4] Cf. GOODYEAR Dana, « Téléphone-moi un roman », article paru dans le numéro spécial, juillet-août 2009, de Books, pages 40-44. « C'est de la folie ! Deep Love, "Le ciel d'amour", "Le fil rouge" et bien d'autres romans du genre se sont vendus à des millions d'exemplaires au Japon. Le genre ? Les keita shousetsu, les romans écrits sur portable. Depuis quelques années, dans une société nippone très corsetée, les jeunes femmes se ruent sur leurs téléphones mobiles ultramodernes pour exprimer et partager leurs états d'âme. Immédiatement postés sur des sites Internet consacrés à cette nouvelle forme d'écriture, leurs romans rencontrent un succès phénoménal, tant les jeunes japonaises se reconnaissent dans ces héroïnes qui leur ressemblent. »

 



 

 

Books – numéro spécial - juillet/août 2009

 



Socrate 2.0

 


Par Joaquín Rodríguez



http://www.booksmag.fr/magazine/g/socrate-20-1.html


 

Alerte ! l'écriture se répand... La mémoire et le savoir sont menacés. C'était du temps de Socrate. La crainte que le progrès technique attente à la culture ne date pas d'hier.

 

Dans un dialogue célèbre, Platon met en scène l'inquiétude de Socrate devant le développement de l'écrit. Cette innovation radicale, dopée par l'invention de l'alphabet, ne risquait-elle pas de porter atteinte aux acquis de la culture ? L'écrit allait il rendre les gens idiots parce qu'ils « cesseraient d'exercer leur mémoire » ? Le savoir allait cesser d'être transmis par la parole. Ne serait-il donc plus qu'un « semblant » de savoir ? Fin connaisseur de l'histoire du livre et de l'édition, le sociologue espagnol Joaquín Rodríguez Marco dresse dans son dernier livre un parallèle entre l'inquiétude du philosophe grec et celles d'un père confronté à l'obsession de son fils pour le monde du Web et du "tchat". Books en présente un extrait dans son numéro 7, de juillet-août 2009.

 

 

 

 

  Sociologue, Joaquín Rodríguez est l’auteur d’une trilogie sur l’avenir de l’édition à l’ère numérique. Ouverte avec Los futuros del libro (L’avenir du livre, Melusina, 2007), elle se poursuit avec Socrate dans l’hyperespace. Enseignant à l’université de Salamanque, il anime un blog consacré à l’actualité éditoriale : Los futuros del libro.

 

 

 

 



« Imaginons la scène : Phèdre, l'adolescent grec, interlocuteur de Socrate dans l'œuvre éponyme de Platon, parcourt nonchalamment le texte d'un papyrus tandis que le philosophe disserte sur les inconvénients et les dangers de l'écriture. Socrate est obsédé par les dommages et les préjudices que cette nouvelle invention - l'écriture alphabétique (probablement dérivée de l'écriture syllabique phénicienne) - causera à la transmission des connaissances, la pérennité des règles qui organisent la vie en société et perpétuent la mémoire. Il s'inquiète de la transformation que son usage entraînera dans la nature même du jugement et de la compréhension qui, jusque là, se forgeaient dans le dialogue entre deux interlocuteurs.

 

Tandis que Socrate déplore amèrement le défigurement de la connaissance et de la culture au contact de l'écriture, j'imagine Phèdre acquiesçant distraitement aux déclarations intransigeantes de son interlocuteur, tout en consultant d'un air indolent un texte écrit. Véhément, exalté, convaincu de la justesse de ses vues, Socrate dirait, par exemple, invoquant tous les maux dont l'écriture allait frapper la préservation de la mémoire et des traditions :

 

« Eh bien ! j'ai entendu dire que, du côté de Naucratis, en Égypte, il y a une des vieilles divinités de là-bas [dont] le nom est Theuth. C'est lui qui, le premier, découvrit le nombre et le calcul et la géométrie et l'astronomie, et encore le trictrac, et enfin et surtout les lettres de l'écriture. Or en ce temps-là, régnait sur l'Égypte entière Thamous [...]. Theuth étant venu le trouver, lui fit une démonstration de ces arts et lui dit qu'il fallait les communiquer aux autres Égyptiens. Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l'utilité de chacun de ces arts ; et, alors que Theuth donnait des explications, Thamous, selon qu'il les jugeait bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l'éloge. [...] Mais, quand on en fut à l'écriture : "Voici, ô roi, dit Theuth, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire ; de la science et de la mémoire le remède a été trouvé". Mais Thamous répliqua : "Ô Theuth, le plus grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d'utilité pour ceux qui doivent s'en servir. Et voilà maintenant que toi, qui est le père de l'écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu'elle possède. En effet, cet art produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu'il feront acte de remémoration ; ce n'est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède. Quant au savoir, c'en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d'enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n'auront aucune science ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu'ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d'être des savants" » [1].

 


Mirages et chimères de l'écriture


J'imagine Phèdre endurant le sourire aux lèvres cette tirade sur la perte de la mémoire et la méconnaissance, sur le prétendu analphabétisme induit par le nouveau dispositif de transcription des principes de la culture grecque.

Mais, loin de se calmer, Socrate s'enflamme davantage, soulignant les anomalies créées par l'écriture dans la transmission de la connaissance :

 

« Ce qu'il y a de terrible, Phèdre, c'est la ressemblance qu'entretient l'écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu'engendrent la peinture se tiennent debout comme s'ils étaient vivants ; mais qu'on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les discours. On pourrait croire qu'ils parlent pour exprimer quelque réflexion ; mais si on les interroge parce qu'on souhaite comprendre ce qu'ils disent, c'est une seule chose qu'ils se contentent de signifier, toujours la même. Autre chose : quand, une fois pour toutes, il a été écrit, chaque discours va rouler de droite et de gauche et passe indifféremment auprès de ceux qui s'y connaissent, comme auprès de ceux dont ce n'est point l'affaire ; de plus, il ne sait pas quels sont ceux à qui il doit ou non s'adresser. Que, par ailleurs, s'élèvent à son sujet des voix discordantes et qu'il soit injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n'est capable ni de se défendre ni de se tirer d'affaire tout seul ».

 

Enhardi par les acquiescements courtois de Phèdre - lequel est plongé dans la lecture d'un texte de Platon, coupable, à ce propos, de la plus sublime des trahisons : avoir utilisé sans état d'âme l'écriture pour transcrire des connaissances qui auraient dû s'évaporer dans l'éther de l'oralité, ainsi que le souhaitait Socrate -, le philosophe conclut en dénonçant les mirages et les chimères que la culture écrite porte en elle, semblant de connaissance véritable, tromperie consentie.

 

« Le vraisemblable vient à s'imposer au grand nombre précisément parce qu'il ressemble à la vérité ; en ce qui concerne les ressemblances, [...] c'est partout celui qui connaît la vérité qui sait le mieux les découvrir. [...] Celui qui se figure avoir laissé derrière lui, en des caractères écrits, les règles d'un art et celui qui, de son côté, recueille ces règles en croyant que, de caractères d'écriture, sortira du certain et du solide, ces gens-là sont tout remplis de naïveté. Comme [ceux qui croient] que les discours écrits sont quelque chose de plus qu'un moyen de rappeler, à celui qui les connaît déjà, les choses traitées dans cet écrit ».

 


Le philosophe et le père ronchon


Phèdre, tolérant, persuadé de l'innocuité du discours de Socrate, le laisserait discourir, écrivant de son côté sur une tablette ou un papyrus à quelque ami de son âge pour lui raconter l'extravagance et l'ennui de ce bonhomme offusqué par une invention qui lui est étrangère, presque incompréhensible, contrairement aux jeunes gens de l'époque, pour qui l'écriture est le véhicule normal des relations.

J'imagine, quelques siècles plus tard, un professeur ronchon ou un père peu au fait des nouvelles technologies critiquant l'usage immodéré du Web et de tous les outils de communication, des pages qui offrent d'un clic un gigantesque flot d'informations pas forcément équilibrées, des applications qui permettent à quiconque de publier facilement, simplement et gratuitement toutes sortes de contenus. « S'il te plaît, laisse ton ordinateur et concentre-toi sur les livres », ou bien « Si je te reprends à tchater (ou, variante, à envoyer des SMS), tu seras privé d'ordinateur », ou encore « Tu crois qu'en copiant simplement ce que tu trouves, tu vas apprendre quelque chose ? »

Je peux voir, presque entendre, que ce professeur ou ce père parle au fond - sans être nécessairement conscient des parallèles historiques - de la perte de la mémoire, absorbée presque entière par le Web comme par une énorme prothèse virtuelle ; de la raréfaction des livres et de l'écriture traditionnelle comme moyen de transmission et de conservation du savoir ; du détournement des critères de reconnaissance de l'autorité (traditionnellement associés au livre) par des sites Web reliés les uns aux autres en un inextricable écheveau de références croisées ; de la sensation de connaissance complète mais chimérique que la toile procure en offrant un fatras indigeste d'informations qui ne se transforment pas forcément en savoir ; de la substitution d'une culture de l'immédiateté et de l'emprunt (plus ou moins avoué, plus ou moins masqué) à cette culture de la réflexion et de l'effort que le livre favorise (exige).

Enfin, j'imagine nos Phèdre, ces adolescents nés numériques, guettant du coin de l'œil leurs vieux censeurs tout en consultant les résultats de leur dernière recherche sur l'écran de leur portable, opinant nonchalamment, persuadés du caractère absolument inoffensif des commentaires de leurs parents, lointains camarades de Socrate.

Ce n'est pas que Socrate ou nous autres, adultes d'aujourd'hui, n'ayons pas un peu raison. En août 2008, le magazine allemand Der Spiegel faisait sa couverture avec cette question parfaitement légitime et justifiée : « Internet nous rend-il idiots ? » Et la revue américaine The Atlantic posait la même question dans un numéro du même été 2008, en pointant l'un des principaux responsables apparents : « Google nous rend-il stupides ? » [2]. Peu avant, en septembre 2007, Wired, revue de référence sur les nouvelles technologies en venait à prédire l'avènement d'une future génération de cyborgs dont la mémoire ne serait rien d'autre qu'une excroissance de silicium, sous la forme de périphériques connectés au cerveau du grand organisme cybernétique.

En réalité, les trois grands arguments qui se déploient aujourd'hui dans tout article ou livre sérieux sont les mêmes que ceux brandis par Socrate : la mémoire ; la transmission de la connaissance ; la nature du savoir. Comme Socrate était rétif au texte écrit, nous sommes rétifs à l'émergence du cyberespace et à son usage de masse. Et, comme Socrate, nous serons sûrement trahis dans un avenir proche par nos propres Platon qui, du haut de leurs chaires virtuelles, raconteront la disparition de l'écriture traditionnelle et d'une bonne partie de l'imprimé.


Du cerveau analogique au cerveau numérique


Mais, tels des Socrate dans le cyberespace, nous n'avons pas le recul suffisant pour comprendre parfaitement l'évolution en cours. Le grand philosophe n'a su ou pu comprendre la supériorité de l'écrit sur l'oral ni, moins encore, anticiper les considérables changements cognitifs que l'invention de l'alphabet grec allait apporter ; nous n'avons que des questions qui expriment nos soupçons et nos spéculations. Il est plus que possible, par exemple, que nos cerveaux soient en train de connaître très exactement une transformation aussi considérable que celle qu'ils ont connue dans l'antiquité ; nos pauvres cerveaux analogiques sont peut-être en train de se convertir en cerveaux numériques, bien qu'aucun neuro-linguiste ne s'aventure à nous dire ce que nous gagnons et perdons au change.

Pis encore, nous savons que nos cerveaux sont des organes dont la configuration actuelle tient notamment à ce qu'ils ont appris à se transformer, en l'absence de détermination génétique, pour être capables de lire. Nos capacités cognitives actuelles les plus fines - la prévision, la planification, la déduction, l'abstraction, la pondération et la formation du jugement - sont donc nées dans une large mesure du développement historique de cerveaux lecteurs, et de l'accumulation de procédés et de traditions liées à la pratique de la lecture (la concentration, la méditation, le développement d'une argumentation). Quand tout, dans l'univers virtuel, vise à une rupture drastique avec les formes habituelles de la lecture et de l'écriture, il n'est pas étrange que nombre d'entre nous invoquent Socrate et se demandent avec lui si ce changement, outre ses innombrables avantages, ne signifiera pas la perte irréparable de bien d'autres facultés, et s'il ne vaudrait pas mieux être prudemment conservateur en cette période de transition.

Nous savons par ailleurs que nos Phèdre ne cesseront pas d'utiliser les supports numériques. Nés numériques, plongés dès la première heure dans les nouveaux univers virtuels, irrespectueux des critères de reconnaissance institutionnalisés, porte-drapeaux de la démocratisation de la création et de l'accès à la culture, propagateurs de nouveaux et innombrables contenus, enfants de l'emprunt et du mixage, utilisateurs de nouveaux types de licences qui permettent la diffusion et l'usage libres de leurs propres créations, rien ne les arrêtera, pas même les menaces des services juridiques des multinationales qui bataillent pour conserver le veau d'or de l'exploitation exclusive des droits de propriété intellectuelle.


Mon blog n'est pas mon livre


L'histoire des médias numériques est récente, aussi sommes-nous encore sous le choc et essayons-nous de comprendre ce qui se passe, tels des Socrate modernes cassant les pieds de nos Phèdre, sans saisir que la connaissance en réseau n'est pas simplement une forme embrouillée de production de nouveaux contenus, mais aussi une modalité de conception collaborative qui remet en question les notions traditionnelles d'auteur, de création, de sens, de propriété, de reconnaissance, de circulation, etc. L'industrie éditoriale ne sortira pas indemne de cette profonde transformation, car les manières de créer, de diffuser, d'apprécier et de commenter ne sont plus les mêmes.

Notre rôle d'adultes est d'essayer de réguler et d'organiser l'usage des moyens numériques de création et de distribution, en le complétant par l'enseignement et la pratique de la lecture traditionnelle, afin que les cerveaux de nos enfants ne soient pas unipolaires, mais bi-textuels, capables d'évoluer avec la même aisance sur les deux supports, et de jouir des avantages de chacun. Le rôle des professionnels de l'édition et de la culture écrite est de comprendre avec la plus grande précision et profondeur possibles la nature et l'ampleur du changement en cours.

Ce livre est et n'est pas la décantation des contenus que je mets régulièrement à la disposition du public sur mon blog Los futuros del libro. Car, bien qu'une partie des textes soient les mêmes, la simple utilisation d'un autre support de publication induit une lecture totalement différente. La plupart du temps, un blog est nourri de l'actualité et s'efforce d'élargir la réflexion grâce aux liens qui invitent le lecteur à parcourir le Web, et favorise ainsi une lecture arborescente. Le livre de papier suppose une lecture linéaire, chaque page ou nouveau chapitre étant le maillon d'une chaîne qui invite à une réflexion progressive et cumulative.

Un blog n'invite pas à la relecture, aux allers et retours que le livre facilite, car le blog est un support par nature ouvert et inachevé. Il prétend fonder son éventuelle autorité sur des principes étrangers au champ académique traditionnel, ou aux médias dominants. Son influence et son crédit dépendent de la communauté des lecteurs, aux liens de qualité provenant d'autres sites qui le signalent comme digne d'attention et de reconnaissance. Un blog permet et recherche le dialogue avec le lecteur pour que, de la discussion et des désaccords, surgissent de nouvelles idées qui l'enrichiront. Le livre, lui, incite au même exercice, mais en différé : le dialogue est d'abord silencieux et anonyme, et toute contestation emprunte d'autres canaux, bien définis (un article, un courrier).

En publiant sur papier ce qui était numérique, je voudrais profiter et faire profiter de ce que ces deux mondes complémentaires offrent. »


NOTES :


[1] Cette citation et les suivantes sont tirées du Phèdre de Platon (traduction par Claudio Moreschini, Les Belles Lettres, 1985).

[2] En fait, le Spiegel s'inspirait de l'article retentissant de Nicholas Carr dans The Atlantic, paru en juillet 2008.


Source : Ce texte, traduit par François Gaudry, est extrait de Edición 2.0 : Sócrates en el hiperespacio - Edition 2.0 : Socrate dans l'hyperespace, Melusina, 2008.

 

Publié dans : ÉCRIT, ÉCRAN, INTERNET - BLOGOSHÈRE ET RÉSEAUX - Par alain laurent-faucon
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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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