DÉMOCRATIE



La République des Idées organisait les 8, 9 et 10 mai 2009, à la Maison de la Culture de Grenoble (MC2) un forum sur le thème « Réinventer la démocratie ». Ce forum réunissait des chercheurs, des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques et des responsables associatifs. Le Monde, Le Nouvel Observateur, France Culture et l’Institut d’études politiques de Grenoble en étaient les partenaires.

La démocratie est vraiment un thème très important et la lecture attentive de ce dossier d'une très grande tenue intellectuelle vous sera précieuse pour toute réflexion personnelle. Le journal Le Monde nous offre là un véritable document de travail.

 


DOSSIER PARU DANS LE MONDE


édition du 29 avril 2009

 


AVANT-PROPOS



Réinventer la démocratie


par Pierre Rosanvallon

 

La démocratie ? Nous pensons assurément savoir ce qu'elle est et ce qu'elle devrait être. Ses manipulations et ses inaccomplissements nous choquent en effet avec la force de l'évidence. Les multiples dysfonctionnements du système représentatif sautent par exemple aux yeux de tous les citoyens, alimentant une atmosphère de désenchantement. La démocratie est en effet depuis toujours sous tension, écartelée entre des principes constitutifs parfois difficiles à concilier : l'impératif de compétence et la demande de proximité, le nombre et la raison, la fidélité aux engagements du mandat et la réactivité aux changements, le développement de procédures contraignantes pour le pouvoir et l'exercice d'une volonté souveraine.

Mais il faut aller plus loin, beaucoup plus loin. C'est en effet désormais au-delà des procédures électorales représentatives qu'il faut appréhender la démocratie et envisager son développement. La crise économique et sociale qui commence actuellement à ébranler le monde invite à reconsidérer en profondeur la façon dont les nations conçoivent leurs modes d'organisation et de régulation. Elle rend d'abord urgente une nouvelle approche de ce qui constitue le lien social et permet de "faire société" (ce que traduit l'inquiétude rampante sur l'avènement d'une "société de défiance"). Elle appelle aussi à trouver les moyens d'inclure plus fortement le futur dans le présent et à "représenter l'avenir" de façon organisée. Cette crise n'est donc pas seulement de l'ordre d'une panne que l'on subirait en attendant un retour à la normale. Elle oblige à penser plus radicalement dans les termes d'une "grande transformation".

Un nouveau cycle doit de la sorte s'ouvrir dans la vie des démocraties, aussi décisif qu'avaient été ceux de la conquête du suffrage universel au XIXe siècle, puis de la mise en place des Etats-providence au XXe siècle. Il faut maintenant donner à nos démocraties une assise élargie, il s'agit de les comprendre autrement et d'enrichir leur signification. Elles sont à réinventer.

Trois dimensions apparaissent à cet égard essentielles : l'extension des procédures et des institutions au-delà du système électoral majoritaire ; l'appréhension de la démocratie comme une forme sociale ; le développement d'une théorie de la démocratie-monde. C'est autour de ces trois axes que s'organiseront les débats du Forum de Grenoble.

Il faut d'abord partir des limites du système électoral majoritaire. Il conduit à multiplier les "oubliés de la représentation". On peut y remédier en réformant les modes de scrutin et en introduisant des contraintes ad hoc (voir l'exemple de la parité). Mais cela ne peut suffire. D'où la nécessité d'inventer des formes non électorales de représentation. L'élargissement de la définition du Conseil économique et social, actuellement en débat, s'inscrit dans cette perspective.

Le principe majoritaire, de son côté, ne peut suffire à fonder les institutions démocratiques. L'élection, en effet, ne garantit pas qu'un pouvoir soit au service de l'intérêt général, ni qu'il y reste. Une appréhension élargie de la notion de volonté générale est ainsi en train d'émerger souterrainement, de façon encore confuse. Un pouvoir n'est désormais considéré comme pleinement démocratique que s'il est soumis à des épreuves de contrôle et de validation à la fois concurrentes et complémentaires de l'expression majoritaire. C'est à cela que correspond notamment la montée en puissance d'institutions comme les autorités indépendantes ou les cours constitutionnelles. Il ne s'agit le plus souvent encore que d'expressions partielles et inachevées. Mais on ne donnera un caractère véritablement démocratique à ces institutions, à leur mode de composition, à leurs conditions de fonctionnement et de reddition de compte, que si on les pense comme telles. C'est enfin une démocratie plus permanente qu'il s'agit de faire vivre. Les rythmes de la vie sociale se sont accélérés alors que le temps parlementaire est resté inchangé. C'est une nouvelle culture de la responsabilité politique qu'il faut en conséquence développer. Fait significatif, le vocabulaire français est pauvre pour aborder cette question, alors que l'anglais pense aussi en termes de responsabilité-réactivité (responsiveness) ou de responsabilité-reddition de compte (accountability). Il est temps de reprendre les choses à la racine et de définir la démocratie comme l'exercice d'une responsabilité permanente et multiforme.

Deuxième grand axe : appréhender la démocratie comme une forme de société, et pas seulement comme un régime. Faute d'aller dans ce sens, la seule démocratie des individus conduit à l'anomie ou aux séparatismes, qu'ils soient ouverts ou dissimulés. De ce point de vue, ce n'est toujours pas de panne qu'il convient de parler, mais plutôt de véritable régression.

Les sociétés démocratiques ont commencé à se défaire avec l'affaiblissement des Etats-providence qui avaient permis de leur donner une certaine consistance. Faute d'un nouveau principe qui vienne prendre le relais pour structurer des institutions d'intégration et de justice sociale, les inégalités se sont spectaculairement accrues. On ne peut se contenter pour toute réponse d'ériger la compassion pour l'exclusion et la situation des pauvres (même si elle a désormais son ministre appointé) en solution de rechange. Ce sont les formes générales de la solidarité qu'il s'agit de ranimer.

Mais il n'y a pas de solution simplement "technique" à cette question. La défiance, la délégitimation rampante de l'impôt ou le développement de logiques corporatives sont en effet à la racine du problème. C'est dire que la "question sociale" et la "question démocratique" sont désormais indissociables. C'est la démocratie, comprise dans sa dimension sociétale, qui dessine de la sorte l'avenir du socialisme.

Une démocratie-monde s'impose en troisième lieu avec urgence. Il n'est pas besoin d'insister sur ce point. Mais comment l'imaginer ? Sous les espèces d'une coopération plus active des Etats tout d'abord. Mais ce sont en définitive les opinions publiques qui donnent le ton et déplacent le curseur vers l'axe de la coopération ou celui du repli. D'où la nécessité d'alimenter un débat public ouvert et frontal sur le sujet. La démocratie-monde ne s'imposera pas avec la mise en place d'élections mondiales. C'est sous les espèces d'une appropriation citoyenne qu'elle prendra pratiquement forme.

De la même façon, il ne peut s'agir de reproduire au niveau international des institutions fonctionnant sur le mode parlementaire. Leur structure interétatique l'interdit. Transporté à ce niveau, le principe majoritaire-représentatif ne pourrait d'ailleurs que voir ses inaccomplissements exacerbés. C'est au-delà des élections qu'il faut donc commencer à activer cette démocratie-monde, en obligeant les grandes institutions internationales à être plus transparentes, à rendre davantage de comptes, à se rapprocher de cette façon des sociétés civiles. Il ne faut pas l'oublier en ce "moment européen" que nous vivons.

L'Europe ne pourra être chérie par les citoyens que si elle devient également un vivant terrain d'expérience de la démocratie post-électorale.

Pierre ROSANVALLON, professeur au Collège de France, président de l'association "La République des idées"




TITRE PREMIER : DÉMOCRATIE & INSTITUTIONS



Les invisibles de la représentation


par Loïc Blondiaux

 


Un fossé s'accroît au coeur de nos démocraties, sans que l'on s'en émeuve véritablement : celui qui tend à éloigner de l'univers politique des segments de plus en plus nombreux de la société (jeunes, catégories populaires, chômeurs, populations d'origine étrangère...). De toutes les inégalités sociales, celles qui régissent l'accès à la décision politique apparaissent les mieux tolérées.

Toutes les données d'enquêtes convergent cependant depuis longtemps : la participation politique est le fait des groupes les mieux intégrés socialement ; le niveau d'intérêt pour la politique, l'engagement associatif ou partisan varient sensiblement avec le niveau de diplôme et avec l'âge ; la probabilité de manifester ou de s'exprimer dans l'espace public sous différentes formes, conventionnelles ou non conventionnelles, s'élève avec le niveau social ou culturel.

Mais l'évolution la plus préoccupante tient aux chiffres de la participation électorale. Si l'on met de côté le sursaut de l'exception présidentielle de 2007, les jeunes, les ouvriers ou les chômeurs sont désormais presque aussi nombreux à s'abstenir qu'à se déplacer aux urnes dans les scrutins courants. Dans nos démocraties, il faut bien convenir que le suffrage n'a plus d'universel que le nom.

Dans le même temps, nos démocraties représentatives continuent d'attribuer à l'élection un rôle déterminant. C'est, par exemple, en invoquant l'onction du suffrage populaire que Nicolas Sarkozy affronte et cherche à briser toutes les autres formes de légitimité et de contre-pouvoir qui s'interposent entre lui et les gouvernés. C'est en se prévalant de ce même suffrage universel qu'à d'autres échelles les élus de tous poils s'emploient à revendiquer le monopole de la définition de l'intérêt général, contre toute forme de démocratie participative, se refusant à accepter l'évidence d'une représentativité électorale aux allures de peau de chagrin.

Cette sécession électorale, liée à des processus de désaffiliation sociaux et politiques plus généraux, présente le risque que ces catégories soient oubliées dans les politiques publiques elles-mêmes. Notre démocratie risque bien ainsi de devenir inégale, orientée vers ceux qui seuls comptent au regard des décideurs pour leur être proches sociologiquement ou parce qu'ils les craignent. Ces mêmes politiques contribuent en retour à culpabiliser, affaiblir et à marginaliser davantage les plus pauvres, les privant des ressources matérielles et symboliques dont ils pouvaient encore disposer pour se faire entendre dans l'espace public.

Rien n'indique que cette menace d'un glissement progressif et silencieux de nos démocraties vers des formes plus ou moins contrôlées d'oligarchie soit prise au sérieux par ceux qui réfléchissent aux transformations des démocraties représentatives. Elle relève de l'impensé. Pis, certains théoriciens, par un étrange aveuglement, se croient autorisés à donner le coup de pied de l'âne, en attribuant à un excès de participation populaire, à un trop-plein de revendications individuelles ou collectives les problèmes de la démocratie contemporaine.

C'est à ce déficit de participation des populations les moins intégrées socialement qu'il convient aujourd'hui de trouver des solutions si l'on veut replacer la démocratie dans son programme initial : celui de l'égalité politique.

Deux exigences se profilent qui doivent guider cette recherche :

- celle d'une démocratie authentiquement participative dont la finalité principale devrait consister à abaisser le coût d'entrée dans l'espace public des acteurs les plus faibles. L'enjeu est celui d'une politisation, d'un réarmement symbolique, d'une recherche systématique d'inclusion des groupes les plus fragiles dans la discussion politique. Cela suppose une volonté politique et des moyens massifs, à l'échelle locale comme à l'échelle nationale ;

- celle d'une démocratie authentiquement délibérative, dans laquelle le point de vue et les intérêts de ces groupes pourraient être à nouveau rendus présents dans le processus de prise de décision, issu lui-même d'un débat public ouvert et non confisqué par quelques-uns.

Pour mettre en pratique ce double programme, au-delà des nécessaires ressaisissement et renforcement des organisations censées représenter ces groupes, des solutions procédurales existent, que l'on regroupe généralement sous le vocable aujourd'hui galvaudé de "démocratie participative". La plupart sont issues d'initiatives étrangères (Amérique latine, Canada, Europe du Nord...) : le budget participatif, les conférences ou jurys de citoyens, le débat public... Largement ignorées en France et souvent dévoyées dans leurs usages, ces formes démocratiques émergentes ont le mérite d'ouvrir des solutions, fragiles, limitées, insatisfaisantes à ce déficit de participation. Souvent caricaturés, suspectés parfois à raison de servir les intérêts des acteurs les plus puissants, ces dispositifs méritent à tout le moins d'être discutés et critiqués, mais aussi d'être pris au sérieux et expérimentés.

La question qui se pose est de savoir si nous avons les moyens de nous désintéresser de ces formes nouvelles d'interface entre gouvernants et gouvernés. Sauf à considérer que le statu quo est préférable - ce que bien peu accepteraient - ou à opter pour des formes de changements plus révolutionnaires - autre option tout à fait cohérente -, avons-nous véritablement le choix ? Une telle démarche n'est par ailleurs, faut-il le rappeler, nullement exclusive d'autres programmes d'action ou de réforme : mobilisation dans les rues ou devant les tribunaux, vote obligatoire ou changement constitutionnel.

L'enjeu d'une telle exploration de formes démocratiques nouvelles est considérable : il tient à la possibilité de faire participer au processus de prise de décision tous ceux, sans exclusive, que cette décision risque d'affecter. Il est celui de l'accès à l'espace public et au processus de fabrication des politiques de tous ceux que le fonctionnement déréglé et le jeu socialement biaisé des institutions de la démocratie représentative tendent aujourd'hui à rendre invisibles.

Loïc BLONDIAUX, enseignant et chercheur en sciences politiques à l'université Paris-I

 


Jean-Marie Delarue, portraitiste de la "France captive"


par Alain Salles



Le contrôleur général des lieux privatifs de liberté, Jean-Marie Delarue, se sentait mal à l'aise dans les locaux du premier ministre, rue de Bellechasse, qui l'ont abrité quelques mois, avec son équipe. Cela ne correspondait pas à l'image d'indépendance qu'il se fait de la mission qui lui a été confiée en juin 2008. Il s'est donc installé dans un immeuble du quai de la Loire, au nord de Paris, loin des beaux quartiers ministériels. Il y a transporté un arrêté autographe de Saint-Just, qui ornait son bureau du Conseil d'État. Admirateur d'un apôtre de la Terreur, Jean-Marie Delarue n'est pas un dangereux révolutionnaire, mais il fait preuve, dans ses rapports comme dans sa parole, d'une grande fermeté.

Souhaitée par la gauche, esquissée par Pascal Clément, garde des Sceaux de 2005 à 2007, qui voulait confier cette mission au médiateur de la République, la fonction de contrôleur des lieux privatifs de liberté a été instaurée par le gouvernement de François Fillon, qui a choisi Jean-Marie Delarue, ancien conseiller de Jacques Delors et ancien directeur des libertés publiques sous Lionel Jospin.

Avec sa vingtaine de contrôleurs, Jean-Marie Delarue a l'ambition "de faire le portrait de la France captive". "Nous ne sommes pas dans l'affectif, mais dans l'observation froide, ethnologique de ce qui ne se laisse pas voir", expliquait-il lors de la présentation de son rapport annuel, le 8 avril. Le contrôleur et son équipe font des déplacements d'environ une semaine pour visiter prisons, centres de rétention pour étrangers, commissariat et hôpitaux psychiatriques, ces lieux "hors de la vue collective, au-dessous, en quelque sorte, de l'horizon social".

Les parlementaires, le commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, les journalistes visitent régulièrement des prisons, mais ces visites sont limitées dans le temps et souvent étroitement surveillées. Les contrôleurs, eux, sont généralement quatre lors des déplacements. Ils mesurent les cellules, participent à des réunions, constatent l'absence d'éclairages, les conditions d'hygiène, etc. Surtout, ils écoutent les détenus et le personnel qu'ils voient confidentiellement. Même si Jean-Marie Delarue fait comprendre dans son rapport qu'il n'apprécie pas que les noms des personnes rencontrées soient relevées dans les prisons ou les commissariats et que certains détenus subissent des pressions. La vingtaine de collaborateurs du contrôleur constitue un ensemble atypique de personnes qui n'ont pas vraiment l'habitude de travailler ensemble, où des directeurs de prison côtoient des militants associatifs, des magistrats, des médecins, des avocats, des policiers ou des gendarmes.

Jean-Marie Delarue constate que "la France captive" est confrontée "à un certain sentiment d'arbitraire", que les conditions de garde à vue ne sont parfois "pas dignes de la France de 2009", que des détenus placés en hopitaux psychiatriques demandent à retourner en prison plutôt que rester à l'isolement, qu'en prison règnent "tensions, menaces, violence, rackets". Il s'étonne que "dans ces lieux où la règle est omniprésente, tout peut arriver". Dans son avis accablant sur la prison de Villefranche-sur-Saône - qui a été peu apprécié par l'administration pénitentiaire -, il dénonce la violence, l'impunité qui règnent dans les cours de promenade, où les détenus sont livrés à eux-mêmes sans gardiens, qui ne se risquent pas à y pénétrer.

Jean-Marie Delarue, qui a été économe dans ses publications (trois avis sur des visites en plus du rapport annuel), sait qu'il suscite beaucoup d'attentes. Il sait aussi qu'il ne doit pas faire de faux-pas. Une ombre pèse depuis sa nomination, saluée favorablement de toutes parts : la fonction de défenseur des droits, instaurée par la révision constitutionnelle de juillet 2008, prévoit d'englober le contrôleur des lieux privatifs de liberté. Rachida Dati a assuré le Parlement que cela n'interviendrait pas pendant le mandat de six ans du contrôleur actuel.

Alain SALLES

 


La Toile ne remplacera pas le bureau de vote


par Patrice Flichy


Internet est-il cet espace de débat démocratique que certains de ses pères fondateurs avaient imaginé ? Ils espéraient, grâce à l'interaction permanente des acteurs, avoir créé un instrument capable d'adapter notre fonctionnement démocratique à une société complexe. Ils souhaitaient également pouvoir relancer la démocratie directe.

Internet joue un rôle majeur dans notre vie démocratique. Il s'agit d'un espace où, à côté des grands médias, chacun peut produire de l'information. De nombreuses opinions s'y manifestent qui n'ont pas trouvé à s'exprimer dans les médias classiques. En politique, Internet a permis de diversifier la circulation de l'information partisane. Ainsi, les petits partis ont réussi à obtenir une visibilité que les médias ne leur avaient pas accordée.

Internet est aussi utilisé dans des organisations de la société civile. Les nouveaux militants qui s'y engagent trouvent là les outils d'action et de coordination spécifiques qui leur sont nécessaires. Les mouvements sociaux assurent ainsi une fonction de dénonciation et de mobilisation sur des terrains locaux, et Internet apparaît bien adapté à ces nouvelles tentatives de démocratie réticulaire.

Au-delà de l'expression politique de groupes constitués (médias, organisations politiques, mouvements sociaux...), Internet donne également la possibilité à des individus de prendre la parole à travers des blogs. L'objectif peut être de commenter la vie politique, de mettre en valeur une personnalité ou une organisation politique, de mobiliser les citoyens.

Mais Internet n'est pas seulement un nouveau média, largement accessible, c'est aussi un outil électoral. Il a été amplement utilisé dans les dernières campagnes électorales, tant aux Etats-Unis qu'en France. Outre-Atlantique, Barack Obama s'en servit, avec maestria, pour mobiliser les électeurs. Il s'agissait de construire un réseau social capable de renforcer les liens entre l'équipe de campagne, les permanents et les militants qui faisaient le travail de base, notamment le démarchage des électeurs. Le succès fut important : 10 millions d'inscrits, un dispositif de collecte de fonds efficace. En France, Ségolène Royal a tenté avec son site Désirs d'avenir de faire d'Internet un outil de démocratie participative. L'ambition était plus grande. Si la production militante fut forte, le lectorat fut relativement faible. Mais surtout, le calendrier était inadapté : il était en effet trop tard pour intégrer les propositions des participants à un programme électoral qui était déjà construit. Etait-ce simplement une erreur de timing ou l'orchestration d'une illusion de participation ?

Ces usages d'Internet en font un nouvel outil d'expression, de mobilisation et de dénonciation, mais cela suffit-il pour en faire un instrument du débat démocratique ? Un tel débat nécessite que les citoyens puissent prendre connaissance de la diversité des opinions, les examiner et les discuter. Mais ces différentes publications politiques ou citoyennes n'ont pas toutes le même écho. Le lectorat se concentre sur quelques sites professionnels, mais aussi sur quelques blogs individuels. Par ailleurs, si l'internaute peut circuler facilement d'un site à l'autre, sa navigation effective dans l'espace des opinions est plus restreinte. Les données actuellement disponibles sur la cartographie des liens hypertextes montrent que la Toile, loin d'être homogène, ressemble davantage à un archipel.

Certains sites ont des proximités avec d'autres, et les internautes circulent principalement entre ceux qui sont connectés les uns aux autres. Le risque est donc que l'information et le débat politique s'organisent dans des univers idéologiques homogènes.

Si la grande nouveauté d'Internet est donc que tout le monde peut s'y exprimer à travers blogs et forums, l'opinion de chacun est aussi sollicitée de plusieurs façons : à travers de nombreux sondages, des votes organisés au sein de telle ou telle communauté, mais aussi à travers la participation au succès d'audience des sites. On peut ainsi organiser des classements permanents des sites ou des opinions. Chacun est sollicité pour modifier ces classements. "Lâchez vos commentaires !", disent, par exemple, les adolescents blogueurs à leurs copains.

Dans cette perspective, Internet est un agrégateur d'intérêts individuels. Ce qui est essentiel, c'est de décompter les choix individuels sur le marché des opinions. On se trouve ainsi dans un modèle où l'opinion des citoyens s'exprime de la même façon que celle des consommateurs, en abandonnant le produit ou le site Internet qui ne convient plus. L'opinion publique ne se construirait pas par une série de débats et d'échanges, mais serait un marché où, à tout moment, le citoyen-consommateur vote avec sa souris.

Seulement la démocratie politique ne fonctionne pas de cette façon, elle est le résultat d'un débat, d'une délibération. Or, pour pouvoir être menée en ligne, la délibération nécessite des procédures rigoureuses qui sont loin d'exister sur tous les sites. Faute de ces règles, le débat électronique n'est qu'une suite de monologues.

En définitive, Internet n'a pas créé un nouvel espace public de débat démocratique. C'est un nouvel outil d'information et de mobilisation. Il offre cependant des opportunités pour de nouvelles formes démocratiques multiples et réticulaires où le citoyen est moins là pour débattre ou pour voter que pour faire connaître son opinion, surveiller et évaluer les actions de ceux qu'il a élus.

Patrice FLICHY, professeur de sociologie à l'université Paris-Est.

 


"Les citoyens, la justice, la presse sont tout dans la

société, rien dans la Constitution"



Entretien avec Dominique Rousseau, professeur à l'université Montpellier-I



La Ve République est, dites-vous, un défi à la démocratie. En quoi pèche-t-elle ?

Confrontée à l'idée démocratique, la Ve République "pèche" à quatre reprises. La démocratie, c'est un espace de délibération ; la Ve République, c'est un espace d'acclamation électorale. La démocratie, c'est un ensemble d'institutions qui distingue le corps des citoyens du corps des représentants ; la Ve République, c'est l'affaiblissement des institutions au profit d'une fusion du corps du peuple dans le corps du chef.

La démocratie, c'est la définition du bien commun par une délibération structurée par les institutions ; la Ve République, c'est la dissolution du bien commun par un exercice privatif des institutions. La démocratie, c'est un agencement équilibré des pouvoirs ; la Ve République, c'est la confusion aggravée des pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, médiatique.

Ce qui était vrai il y a un demi-siècle n'a-t-il pas été corrigé depuis, par de nombreuses réformes ?

Il faut distinguer la Constitution et la Ve République. Le texte de 1958 dessine un régime primo-ministériel : un président non élu au suffrage universel et ne disposant d'autre pouvoir que celui de solliciter d'autres pouvoirs (Parlement, Conseil constitutionnel, électeur) ; un premier ministre qui détermine et conduit la politique de la nation sous le contrôle du Parlement. La révision de 1962 - élection populaire du chef de l'Etat -, puis celle de 2000 instituant le quinquennat et plus encore la décision de faire dépendre les législatives de la présidentielle n'ont donc pas "corrigé" la Constitution de 1958, elles l'ont radicalement transformée pour inventer une Ve République "monocratique", primo-présidentielle. Ironie de l'histoire, le seul moment où la Constitution de 1958 a "fonctionné", c'est de 1997 à 2002, pendant la cohabitation ; c'est pourtant Lionel Jospin qui y a mis fin en imposant le quinquennat et l'inversion du calendrier électoral !

La réforme de 2008 ne marque-t-elle pas la fin de l'exception constitutionnelle française, en revalorisant le Parlement et en renforçant le Conseil constitutionnel, notamment ?

Cette révision est encore en pointillé : il faut attendre le vote des lois organiques qui la mettent en oeuvre. Mais il apparaît déjà qu'elle a fait une victime : le premier ministre, qui perd la maîtrise de son gouvernement, d'une partie de l'ordre du jour parlementaire et de la procédure législative. Et se met en place un face-à-face président-Parlement, ou, plus exactement, un face-à-face président-groupe parlementaire majoritaire. Dès lors que Jean-François Copé a gagné le pouvoir de réécrire les lois présentées par le gouvernement et qu'il dispose d'une petite moitié de l'ordre du jour parlementaire, le président de la République doit compter avec lui. D'où les désaccords sur les projets du travail dominical ou du téléchargement. D'où les convocations répétées des parlementaires à l'Elysée pour être "recadrés".

La seule réforme qui pourrait donner un peu d'air à nos institutions est celle qui offre au justiciable le pouvoir de soulever devant toute juridiction la question de la constitutionnalité de la loi qui lui est appliquée, obligeant le juge à suspendre son jugement tant que la question n'a pas été tranchée par le Conseil constitutionnel. Mais il faudrait alors que le Conseil réponde, dans sa composition et ses procédures, aux exigences du procès équitable, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

L'actuel président ne remet-il pas en cause votre analyse de l'affaiblissement de la fonction présidentielle ?

Le président actuel ne croit pas en la fonction présidentielle comme instance de représentation d'une histoire particulière à assumer et à transmettre. Pour lui, c'est une simple instance utile d'exercice immédiat du pouvoir. Son comportement, son langage, son style sont ceux de la personne privée Nicolas Sarkozy, pas ceux de la personne publique président de la République. Et ses décisions aussi.

En ce sens, il affaiblit la partie "publique" de la fonction présidentielle, celle-là seule qui intéresse la vie collective de la Cité. Il gouverne de manière "privative" : son cabinet personnel plutôt que les ministres de la République, des comités ad hoc nommés par lui plutôt que les commissions des Assemblées élues, des présidents de l'audiovisuel public désignés par lui plutôt que par des autorités indépendantes. Il décide sans doute, mais il ne rend compte à personne et devant aucune institution de la République. A la différence, par exemple, des premiers ministres allemand, espagnol ou britannique qui décident et rendent compte régulièrement devant les assemblées élues.

Comment réinventer une Constitution plus démocratique ?

En retrouvant les principes de... 1789 ! Par exemple, celui de l'article 6 posant que "les citoyens interviennent personnellement dans la formation de la loi" : ce qui impose d'inventer un droit d'initiative législative pour les citoyens. Par exemple, celui de l'article 16 posant la séparation des pouvoirs dans la société : ce qui impose d'inventer les mécanismes assurant l'indépendance et la séparation des pouvoirs économiques, religieux, médiatiques, financiers... Quels sont, aujourd'hui, les "tiers pouvoirs", pour reprendre une formule de Sieyès : les citoyens, la justice, la presse. Ils sont tout dans la société, ils ne sont rien dans la Constitution. Qu'ils y deviennent quelque chose et la Constitution participera à l'invention de la démocratie du XXIe siècle.

Propos recueillis par Gérard COURTOIS


- Par alain laurent-faucon
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Rappelons les faits : la République des Idées organisait les 8, 9 et 10 mai 2009, un forum sur le thème « Réinventer la démocratie ». Le Monde, Le Nouvel Observateur, France Culture et l’Institut d’études politiques de Grenoble en étaient les partenaires.

Je vous propose la suite de cet excellent dossier paru dans Le Monde. Cette fois-ci, le titre est : « démocratie et société ». Évidemment, il est inutile de rappeler combien la lecture complète et attentive de ce dossier en trois volets est primordiale, tant la démocratie est un thème « dans l'air du temps » !

 


DOSSIER PARU DANS LE MONDE


édition du 29 avril 2009

 



TITRE DEUXIÈME : DÉMOCRATIE & SOCIÉTÉ

 


Égalité territoriale ? Oui, mais pas trop !


par Laurent Davezies

 

La lutte contre le creusement des inégalités territoriales serait aujourd'hui aussi progressiste que la lutte contre les inégalités sociales. Elle en serait même une des modalités. Cette idée est particulièrement discutable. D'abord parce que les inégalités de développement n'ont cessé de se réduire durant le dernier quart de siècle entre nos régions, nos départements et nos agglomérations (alors que de nouvelles inégalités sociales se sont développées).

Ensuite parce que cette égalisation croissante a un coût, trop peu mesuré, qui pèse sur les performances économiques et sociales du pays.

Domine en France l'idée d'une fracture territoriale qui viendrait creuser la fracture sociale. Si les métropoles ont gagné à la mondialisation, les territoires du "désert français" seraient les grands perdants. C'est faux. Certes, la mondialisation a été à l'origine d'un accroissement des disparités interrégionales de PIB par habitant au bénéfice des territoires urbains les plus productifs.

Mais dans le même temps, les inégalités de revenu entre nos régions, nos départements ou nos agglomérations n'ont pas cessé de se réduire depuis les années 1960 (il n'y a qu'au sein de nos grandes villes, par des effets de ségrégation résidentielle, que les inégalités de revenu augmentent). Aujourd'hui, ce sont les territoires les moins productifs du pays qui enregistrent les meilleures progressions en termes de revenu, de peuplement, d'emploi ou de lutte contre l'exclusion.

Comment expliquer ce paradoxe ? La mondialisation a déstabilisé nos systèmes productifs locaux et régionaux, mais dans le même temps nos mécanismes de mutualisation ont fortement progressé. On entend parler depuis trente ans du "recul de l'État" et de la baisse de la rémunération du travail par rapport à celle du capital, alors que les dépenses publiques et sociales (et donc les revenus de redistribution) n'ont, pendant ce temps-là, cessé de progresser pour franchir la barre des 50 % du PIB... S'est ainsi constituée une véritable économie "publico-résidentielle", largement protégée de la concurrence, liée aux redistributions géographiques de ces revenus. Si nos métropoles les plus productives sont aujourd'hui les locomotives de la croissance française et la principale source de nos budgets publics et sociaux, il est frappant de noter qu'elles sont, dans pratiquement tous les domaines, doublées par les wagons que constituent les autres territoires, dynamisés par cette nouvelle économie résidentielle et publique.

Le Limousin, par exemple, fournit aujourd'hui le PIB par habitant le moins élevé des régions françaises... et il est classé premier par les indicateurs de développement humain (qui combinent des indicateurs variés comme le revenu, le chômage, la criminalité, le taux de pauvreté ou l'espérance de vie à la naissance). Pourtant, si l'ensemble du territoire français ressemblait au Limousin, notre croissance chuterait de 20 %...

La géographie des problèmes territoriaux a ainsi changé du tout au tout : l'urgence pour l'action publique ne se trouve plus aujourd'hui dans nos territoires "périphériques", nos villes petites et moyennes ou notre monde rural, mais dans nos grandes métropoles et nos territoires les plus industrieux du nord-est (où se situent, de plus, la plupart des "quartiers" à problèmes).

L'agglomération parisienne, à cet égard, constitue un important sujet d'inquiétude. Fournissant près de 30 % du PIB national, elle est le moteur de la croissance française. Si l'ensemble du pays avait sa productivité, la croissance du pays ferait un bond de 50 % ! Pourtant, ses ménages ne bénéficient que de 22,5 % du revenu des ménages français !

Dit autrement, si l'on rapporte ce revenu au nombre de ses actifs occupés, on obtient une égalité avec la province ! La région parisienne est la principale source de redistribution des revenus : c'est elle qui permet de rééquilibrer les disparités entre régions et départements, et à une moindre échelle nos grandes métropoles.

Tant que la croissance du pays paraissait naturellement assurée, on pouvait se réjouir de ce mécanisme puissant de cohésion. Dans le contexte actuel, il faut s'en inquiéter. Quand les pattes du baudet se mettent à trembler, faut-il continuer à le charger ? Nos métropoles sont aujourd'hui en difficulté : inflexion du revenu, de l'emploi, soldes migratoires négatifs de leurs actifs, montée plus rapide qu'ailleurs de la pauvreté et du chômage, plus grande vulnérabilité aux récessions...

Quelques artefacts viennent encore les pénaliser : l'égalisation négociée, par exemple, des salaires entre les régions françaises s'est traduite par une inégalité de pouvoir d'achat désormais défavorable aux habitants des régions métropolitaines en raison de l'écart croissant des indices de prix sur les territoires. Les Franciliens sont ainsi nominalement plus riches que les provinciaux, mais pas en pouvoir d'achat. L'inégalité a changé de camp !

Autre exemple : la régionalisation a permis depuis une douzaine d'années d'opérer des coupes sombres dans les moyens de la recherche publique francilienne au profit d'une répartition "territorialement équitable" entre les régions françaises. Comme si nos 22 régions françaises avaient les mêmes chances, comme Paris, de jouer dans la cour des Boston ou San Francisco ... En bref, tous les mécanismes d'égalisation territoriale sont aujourd'hui à l'oeuvre. Bravo. Mais ces mêmes mécanismes ne sont-ils pas aussi ceux du déclassement de la compétitivité française dans la mondialisation ?

Si la lutte pour l'égalité a été un des principaux moteurs du progrès social, mais aussi économique, des pays industriels dans les décennies passées, la lutte contre les inégalités spatiales pourrait bien être un frein à ces progrès.

Laurent DAVEZIES, professeur à l'université Paris-Val-de-Marne

 


« Accueillir les étrangers n'est pas utopique.

C'est une question de volonté politique »



Entretien avec Danièle Lochak,

professeur de droit à l'université Paris X-Nanterre

 

Comment une politique de l'immigration pourrait-elle régénérer nos démocraties, dépassées par la gestion et la répression des flux migratoires ?

Peut-il y avoir une démocratie avec autant d'exclus de la vie démocratique ? Le droit de vote des résidents étrangers en France serait un précieux élément d'intégration. Car c'est un droit qui rend les individus conscients de leur solidarité de destin. Depuis 1981, cette éventualité a été régulièrement évoquée, mais toujours abandonnée. Par rapport à nombre de pays de l'Union européenne, la France est, sur ce point, à la traîne. Il est vrai que, pour autoriser les étrangers à voter, il faudrait modifier la Constitution française. Mais ce n'est pas un véritable obstacle. Au moment où le traité de Maastricht a donné aux citoyens de l'Union le pouvoir de voter aux élections municipales et européennes dans les pays dans lesquels ils vivent, on aurait pu instaurer une citoyenneté de résidence et ainsi ouvrir le droit de vote à tous. Mais la citoyenneté européenne est restée attachée à la nationalité.

La vie démocratique s'étend aux droits sociaux et économiques. Comment favoriser l'intégration des étrangers sur ce terrain rendu sensible par la crise ?

Une démocratie, c'est aussi l'égalité. Par rapport à la situation qui prévalait dans les années 1970, de nombreux progrès ont été effectués. L'égalité est aujourd'hui à peu près totale en ce qui concerne les prestations sociales... A condition toutefois d'être en situation régulière, car les allocations familiales ne sont attribuées que pour les enfants entrés par regroupement familial. Du point de vue des droits économiques, et notamment l'accès à l'emploi, l'ouverture est encore trop limitée, malgré tous les rapports qui, depuis les années 1990, plaident pour une restriction des emplois fermés aux étrangers extracommunautaires. Récemment encore, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde) vient de recommander au gouvernement de supprimer les conditions de nationalité pour l'accès aux emplois publics et aux professions du secteur privé fermées aux étrangers extracommunautaires. Mais, pour l'instant, rien n'a changé.

L'intégration économique est-elle une des clefs de l'intégration sociale et politique des étrangers extracommunautaires en France ?

On estime à plus de 6 millions le nombre d'emplois fermés, si l'on compte toutes les fonctions publiques, les emplois privés et les professions libérales concernés. Le fait que tous ces emplois soient fermés aux étrangers est doublement anti-intégrateur. D'un point de vue pratique, tout d'abord, car il s'agit de toute une série d'emplois protégés et de longue durée, comme ceux de fonctionnaires, qui ne peuvent être occupés par des étrangers. D'un point de vue symbolique, ensuite, car ces derniers ne sont pas représentés à ces postes à forte visibilité sociale. Cette fermeture rejaillit sur leurs enfants, car la représentation qu'on se fait d'un futur métier dépend des situations observées.

La démocratie, sous sa forme républicaine, c'est aussi une certaine idée de la fraternité. Est-elle, selon vous, affectée par la politique gouvernementale ?

La politique répressive actuelle a des conséquences sur le lien social. La suspicion, l'immixtion dans la vie privée des gens, la menace contre les "délinquants de la solidarité", ces citoyens français qui viennent en aide aux étrangers, fabriquent une société de défiance, de méfiance et de police. C'est la nature même de la démocratie et de l'Etat de droit qui est atteinte par cette politique migratoire. Va-t-on encore longtemps réserver la liberté de circulation aux résidents des pays riches, à l'encontre des droits fondamentaux des migrants, tels que le droit d'asile ou celui de vivre en famille ? Il faut aussi insister sur le caractère meurtrier de cette politique que des événements tragiques nous rappellent chaque jour. Rappelons aussi les accords passés par les pays européens avec la Libye de Khadafi. Une démocratie peut-elle faire autant d'entorses à ses principes ?

La solution ne consiste pas, selon vous, à endiguer les flux migratoires, mais à se donner les moyens d'accueillir les migrants. Est-ce une utopie réaliste ?

Selon les experts de l'ONU, 50 millions de personnes quitteront leur pays dans les cinq prochaines années, à cause de la détérioration de leur environnement climatique. Ce facteur va s'ajouter aux autres. On ne peut pas imaginer d'empêcher les migrations. Mieux vaut donc réfléchir à comment intégrer les migrants. Inutile de faire peur à l'opinion publique en affirmant que toute la misère du monde va se déverser en Europe si les frontières s'ouvrent davantage. Tout le monde le sait : ce ne sont pas tous les Chinois qui gagnent l'Europe, mais des migrants de certaines régions de la Chine. Et, pour beaucoup, l'objectif n'est pas de rester définitivement loin de chez eux. Après tout, à la Libération, les Français ont fait des enfants sans attendre qu'il y ait des structures adaptées pour s'en occuper. Accueillir les étrangers n'est pas utopique. C'est une question de volonté politique.

Propos recueillis par Nicolas TRUONG

NB : Danièle Lochak a publié, avec Carine Fouteau, Immigrés sous contrôle. Les droits des étrangers : un état des lieux, Le Cavalier bleu éditions (2008).

 


Il y a urgence à penser le capitalisme du XXIe siècle


par Thomas Piketty

 

Le capitalisme du XXIe siècle sera-t-il aussi inégalitaire que celui du XIXe ? Se conclura-t-il par le même déchaînement de guerres, de nationalismes et de violences, à l'échelle réellement mondiale cette fois ? Une chose est certaine : il faudra bien plus que la crise financière actuelle pour que la démocratie prenne le dessus et apprenne à dompter le capitalisme.

La crise peut certes jouer un rôle salutaire pour corriger certains des excès les plus criants apparus depuis les années 1980. Par quelle folie idéologique les autorités publiques ont-elles permis à des pans entiers de l'industrie financière de se développer sans contrôle, sans régulation prudentielle, sans rendu des comptes digne de ce nom ? Par quel aveuglement a-t-on laissé des dirigeants et des traders se servir des rémunérations de dizaines de millions d'euros, sans réagir, voire en les glorifiant ?

La chute du Mur et la victoire définitive du capitalisme contre le système soviétique ont probablement contribué à l'émergence de cet étrange moment des années 1990-2000, marqué par une foi démesurée dans le marché autorégulé et un sentiment d'impunité absolue parmi les élites économiques et financières.

Dans sa forme la plus extrême, ce temps est terminé. Encore faudra-t-il des années avant que les discours publics se transforment en actes. La transparence financière et comptable est un chantier titanesque touchant aussi bien les paradis fiscaux que les grands pays, les sociétés non financières que le secteur bancaire. Concernant les rémunérations extravagantes, seuls des taux d'imposition dissuasifs permettront de revenir à des écarts moins extrêmes. La route sera longue, tant les résistances idéologiques sont fortes.

Supposons néanmoins que ces deux combats soient menés à leur terme. Le capitalisme du XXIe siècle n'en deviendra pas pour autant un monde juste et paisible. On dit souvent que le capitalisme de ce début de siècle est "patrimonial". On entend par là que les patrimoines financiers et immobiliers, les mouvements de leurs prix et de leurs rendements, jouent un rôle essentiel. C'est vrai. Mais il faut maintenant prendre conscience du fait qu'il ne peut exister de capitalisme autre que "patrimonial", et qu'il s'agit là d'un élément structurant du paysage social et des inégalités. Au cours du XXe siècle, en particulier pendant les Trente Glorieuses, on a cru à tort que nous étions passés à une nouvelle étape du capitalisme, un capitalisme sans capital en quelque sorte, ou tout du moins sans capitalistes.

A une vision du monde opposant travailleurs et capitalistes, en vogue jusqu'en 1914 et encore dans l'entre-deux-guerres, nous avons progressivement substitué à partir de 1945 une vision tout aussi dichotomique, mais plus apaisante, opposant d'une part les "ménages", supposés vivre uniquement de leurs salaires, et d'autre part les "entreprises", univers certes dominé par une implacable logique de productivité et d'efficacité, mais surtout lieux où sont distribués les salaires, toujours croissants. En oubliant au passage que les détenteurs ultimes des entreprises et de leur capital sont toujours des personnes physiques, des ménages en chair et en os. Et que l'inégale répartition de la propriété des patrimoines et de leurs revenus (dividendes, intérêts, loyers, plus-values) demeure l'inégalité fondamentale du système capitaliste : Marx avait au moins raison sur ce point.

Sans le formuler explicitement, on a même cru un moment que les revenus du capital avaient tout bonnement disparu au bénéfice des revenus du travail. On s'est pris à imaginer que les cadres méritants avaient définitivement remplacé les actionnaires bedonnants. On s'est mis à penser les inégalités uniquement à travers le prisme apaisant des inégalités salariales entre ouvriers, employés, cadres. Mais un monde uni, communiant dans le même culte du travail, fondé sur l'idéal méritocratique.

Nous ne reviendrons jamais à ce monde enchanté des Trente Glorieuses, qui était pour partie un rêve pieux, et pour partie une période exceptionnelle et transitoire, correspondant à un capitalisme de reconstruction. D'abord pour une raison bien connue : les taux de croissance de la production de l'ordre de 4 % ou 5 % par an observés pendant cette période, qui permettaient d'alimenter une hausse soutenue du pouvoir d'achat et un sentiment de progrès perpétuel, s'expliquaient avant tout par un phénomène de rattrapage, après des décennies perdues (1914-1945). Mais également pour une raison plus profonde dans ses conséquences à long terme. A l'issue de la seconde guerre mondiale, les patrimoines privés avaient de fait quasiment disparu. Au début des années 1950, le total des patrimoines financiers et immobiliers des ménages ne représentait qu'à peine plus d'une année de revenu national, contre plus de six à la veille de la première guerre mondiale. Il fallut plus d'un demi-siècle pour que le rapport entre patrimoines et revenus, paramètre central du développement capitaliste, retrouve au cours des années 2000 des niveaux de l'ordre de 6/7, comparables à ceux de la Belle Époque.

Le creux de la courbe a été particulièrement marqué en France, à la fois du fait de l'importance prise par l'Etat comme propriétaire du capital des entreprises à l'issue des nationalisations de 1945, et d'une politique vigoureuse de blocage des loyers, qui explique pour une large part les prix immobiliers historiquement bas observés des années 1950 aux années 1970. On retrouve toutefois cette même évolution générale dans tous les pays développés. Au niveau mondial, l'accumulation du capital privé a vu s'ouvrir de nouveaux secteurs et de nouveaux territoires, autrefois propriétés des États.

Les très hautes valorisations des patrimoines observées ces dernières années sont en partie la conséquence des bulles boursières et immobilières, et les ratios patrimoine/revenu sont appelés à baisser dans les années qui viennent. Mais ils ne reviendront jamais aux faibles étiages des Trente Glorieuses. Tout laisse à penser que les patrimoines et leurs revenus vont se situer au XXIe siècle à des niveaux au moins équivalents à ceux du XIXe et du début du Xxe.

Les effets produits sur les structures sociales et les inégalités nationales et internationales mettront du temps à se faire pleinement sentir, mais ils seront à terme considérables. D'autant plus que le dumping fiscal généralisé, qui a déjà largement mis à mal les impôts progressifs patiemment construits au XXe siècle, n'a sans doute pas encore atteint son paroxysme, et menace de conduire à la suppression pure et simple de toute forme d'imposition du capital et de ses revenus. Plus rien n'empêchera alors le capitalisme de retrouver les sommets inégalitaires du XIXe siècle. C'est-à-dire un monde où Vautrin pouvait benoîtement expliquer à Rastignac que la réussite par les études et le travail était une voie sans issue, et que la seule bonne stratégie d'ascension sociale consistait à mettre la main sur un patrimoine.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. L'économie de marché et la propriété privée du capital méritent certes d'être enfin pensées dans leurs dimensions positives. Non pas comme un système fondé sur l'acceptation pragmatique de l'égoïsme individuel et de nos imperfections humaines, mais comme le seul système s'appuyant sur la liberté des personnes et l'infinie diversité des aspirations individuelles. Mais pour cela il faut reconnaître sans détour que le capitalisme, de façon indissociablement liée à sa dimension émancipatrice, produit inévitablement une inégalité d'une brutalité inouïe, insoutenable, injustifiable, menaçant nos valeurs démocratiques essentielles, au premier rang desquelles l'idéal méritocratique. Pendant les Trente Glorieuses, seul un pourcentage insignifiant de la population était susceptible de recevoir en héritage l'équivalent d'une vie de travail au salaire minimum (environ 500 000 € actuellement). Ce pourcentage, qui a décuplé en vingt ans, devrait dépasser les 10 % dans les années 2010, et plus encore si l'on prend en compte les rendements des capitaux correspondants. Et même si cela mettra plus de temps à se faire sentir, la part des capitaux reçus de la génération précédente dans ceux transmis à la génération suivante ne cessera d'augmenter.

L'idéal d'une accumulation du capital fondée sur l'épargne méritante issue des revenus du travail, valable pendant les Trente Glorieuses et dans les périodes de très forte croissance économique ou démographique, disparaît mécaniquement dès lors que les séquelles des guerres s'éloignent et que les rendements du capital dépassent durablement les taux de croissance. Et l'arbitraire des enrichissements patrimoniaux dépasse largement le cas de l'héritage. Le capital a par nature des rendements volatils et imprévisibles, et peut générer pour tout un chacun des plus-values (ou des moins-values) immobilières et boursières équivalentes à plusieurs dizaines d'années de salaire. Et même si la concentration des patrimoines est forte, et peut encore croître, rien ne serait plus illusoire que de s'imaginer que le capital est l'apanage de certaines familles : un capitaliste sommeille en chacun d'entre nous, et chaque personne disposant de 200 000 € en assurance-vie possède indirectement des morceaux d'usines, qui parfois licencient et délocalisent pour rémunérer ledit capital.

Au niveau international, l'instabilité des fortunes engendrée par les mouvements des prix et des rendements du capital est encore plus élevée. Sans une forte reprise en main par le pouvoir démocratique, un tel système mène à des catastrophes.

Au XXe siècle, ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé et qui ont temporairement donné l'illusion d'un dépassement structurel du capitalisme. Pour que le XXIe siècle invente un dépassement à la fois plus pacifique et plus durable, il est urgent de repenser le capitalisme dans ses fondements, sereinement et radicalement.

Thomas PIKETTY, directeur d'études à l'EHESS, professeur à l'École d'économie de Paris. 

 

 

Christian Baudelot,

pourfendeur de l'élitisme à la française

 


Le plus souvent en tandem, Christian Baudelot et Roger Establet ont parfois exploré des terrains inédits, comme celui du suicide ou de la consommation. Mais leur grand oeuvre, depuis une quarantaine d'années, reste le décryptage sans cesse approfondi du système éducatif français et de ses points de faiblesse ou de blocage. Pour le dire d'une formule, de cette étrange imposture nationale que constitue "l'élitisme républicain", cette conception qui fonde l'École en même temps qu'elle la tétanise, qui l'institue comme le premier creuset démocratique depuis Jules Ferry et reproduit pourtant - quand elle ne les aiguise pas - des inégalités scolaires étroitement liées à l'origine sociale des familles.

C'est le titre de leur dernier ouvrage (L'Élitisme républicain. L'école française à l'épreuve des comparaisons internationales, La République des idées/Seuil, 10,50 €) ; c'était déjà le thème du premier, L'École capitaliste en France. On était en 1971. Bourdieu et Passeron - les "grands frères" -, avaient publié Les Héritiers un an auparavant. Sociologie et analyse politique étaient façonnées par le marxisme et ses dérivés, althussériens notamment. La question de la justice sociale - en l'occurrence de l'injustice de la machine scolaire - était au coeur de la réflexion.

Au siècle suivant, elle y est encore. Car le diagnostic 2009 de Baudelot et Establet n'est pas moins sévère : "L'école française est trop et trop tôt sélective. Non seulement elle compte un taux très élevé de jeunes en échec, mais elle ne parvient pas à fournir des élites assez étoffées. Sous la carrosserie égalitaire, c'est une forme d'aristocratisme inavoué qui fait tourner le moteur."

En quarante ans, sans doute, le paysage s'est profondément transformé : l'école a pris de plein fouet, sans y être préparée, le chômage de masse et l'urbanisation, l'immigration et la mondialisation ; dans le même temps, la proportion de chaque génération au niveau du baccalauréat et entrant à l'université a presque triplé. Pour autant, souligne Christian Baudelot, "la question des inégalités est plus vive que jamais".

Quant aux outils fondamentaux de l'analyse marxiste, ils restent d'autant plus efficaces que, désormais émancipés de la doctrine qui les surplombait, ils peuvent s'articuler avec des outils statistiques comme les enquêtes internationales PISA sur le niveau des élèves de 15 ans. Or ces enquêtes, dont les deux sociologues décortiquent les résultats dans leur dernier ouvrage, sont éclairantes sur deux points.

D'une part, la France est le pays du grand écart scolaire : "Si ses élites font presque jeu égal avec l'excellence internationale, 40 % de ses effectifs se situent dans les profondeurs du classement." Et l'on sait que ce qui est vrai à 15 ans ne fait que s'accentuer ensuite, du fait de la dichotomie de l'enseignement supérieur entre universités ouvertes et filières protégées.

D'autre part, et c'est le plus intéressant, il n'y a pas de fatalité de ce gâchis à la fois éducatif et démocratique. Ou, plus exactement, il ne devrait y avoir de fatalité, quand on constate que les sociétés socialement les moins inégales sont aussi celles dont l'école est la meilleure. Autrement dit, la justice est l'une des conditions de l'efficacité des systèmes scolaires. Et l'élitisme est pour une bonne part l'ennemi de l'excellence.

Cela dessine la philosophie d'une réforme possible autant que souhaitable. Mais une réforme improbable, pour Baudelot et Establet, tant que les gouvernements auront pour seule boussole la logique comptable de diminution des dépenses publiques et tant que les familles considéreront l'école comme une affaire privée, à la recherche du meilleur placement pour leurs enfants.

Gérard COURTOIS


- Par alain laurent-faucon
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Voici le troisième et dernier volet du dossier traitant du thème proposé par la République des Idées, lors d'un forum organisé les 8, 9 et 10 mai 2009, à Grenoble : « Réinventer la démocratie ». Le Monde, Le Nouvel Observateur, France Culture et l’Institut d’études politiques de Grenoble en étaient les partenaires.

Je vous propose donc la fin de ce précieux dossier paru dans le journal Le Monde. Cette fois, le titre est : « démocratie et monde ». Vous avez, à présent, un très vaste aperçu de toutes les questions ayant trait à la démocratie. Bonne lecture et bon travail de réflexion !

 



DOSSIER PARU DANS LE MONDE


édition du 29 avril 2009

 

 


TITRE TROISIÈME : DÉMOCRATIE & MONDE

 



Qui sont les citoyens européens ?


par Justine Lacroix


 

La citoyenneté européenne est régulièrement brocardée pour son insignifiance supposée. Il est vrai que sa dimension "civique" est quelque peu décevante puisqu'elle se limite au droit d'élire des députés européens perçus comme lointains et peu représentatifs, droit assorti d'une possibilité de pétition au Parlement de Strasbourg et de celle d'adresser des plaintes au médiateur.

Cependant, à force de penser la citoyenneté européenne à travers le prisme de l'autogouvernement collectif, on en manque peut-être la vraie nature. Union d'États libres, la confédération européenne n'a pas pour vocation de reproduire les procédés participatifs et délibératifs de l'État-nation à une plus large échelle.

Dans un cosmopolitisme bien compris, ce sont les nations qui restent le principal lieu de formation de la volonté politique. La réponse au sentiment des citoyens de n'avoir pas prise sur les orientations de la construction européenne passe donc davantage par une appropriation des questions européennes au sein des sphères nationales que par la construction d'un hypothétique espace public européen dont on n'aperçoit toujours pas les prémisses.

Est-ce à dire que la citoyenneté n'a de substance qu'au sein du cadre national ? Non, car la démocratie s'entend aussi comme un processus historique - par nature toujours inachevé - d'extension des droits à ceux qui n'en ont pas. A cet égard, les réalisations de la citoyenneté européenne - entendue ici au sens large comme incluant le droit de circuler, voire de s'établir librement sur l'ensemble du territoire européen et de s'y voir reconnaître (presque) les mêmes droits que les résidents du pays d'accueil - sont loin d'être négligeables.

A l'exception de certains secteurs protégés - tels que l'accès à la haute fonction publique - le principe qui prévaut désormais est bien celui de l'égalité de traitement entre les nationaux et les autres Européens qu'il s'agisse de l'accès à l'emploi, de l'égalité des salaires et des conditions de travail, mais aussi des divers avantages sociaux et fiscaux mis en place par les États. Et, contrairement à une idée reçue, on peut rappeler que cette forme de citoyenneté n'est pas l'apanage d'une élite. Elle ne concerne pas que les étudiants Erasmus.

Les premiers à avoir conquis progressivement la jouissance de ces droits furent, hier, les migrants italiens. Ce seront, demain, les aides ménagères bulgares ou les travailleurs roumains.

Bien sûr, certains diront, qu'ainsi entendue, la citoyenneté européenne n'a plus de "citoyenneté" que le nom. Ils n'auront peut-être pas tout à fait tort. L'Europe, c'est vrai, a bien plus pour objet de renforcer les droits des individus que d'accroître les capacités d'autogouvernement de la communauté politique. Elle relève davantage d'un renforcement du constitutionnalisme libéral que d'un républicanisme à large échelle. C'est pourquoi il était peut-être maladroit d'emprunter au vocabulaire de la "Cité" pour baptiser un ensemble de mesures qui participent plus d'un mouvement d'extension de l'État de droit au-delà du cadre national que de l'émergence d'une nouvelle identité civique.

Reste que ces querelles sémantiques ne doivent pas faire oublier les acquis d'une évolution qui contribue à disjoindre la reconnaissance des droits et la possession d'une nationalité spécifique.

Plus précisément : si elle poursuivait dans cette logique, la citoyenneté européenne pourrait être l'occasion d'une rénovation de l'ambition démocratique. L'Union européenne pourrait être le "laboratoire" d'une érosion progressive des limites identitaires apposées à l'exercice des droits. L'usage du conditionnel se justifie ici au regard du fait, qu'en vertu des traités, le statut de "citoyen européen" n'est reconnu qu'aux nationaux des Etats membres.

Combinée à un discours sur l'immigration désormais dominé par le souci de sécurité, cette hiérarchie entre différentes catégories d'"étrangers" pourrait mettre en cause les prétentions cosmopolites de l'Union européenne. Une frilosité d'autant plus paradoxale si on tient compte des avancées récentes (et trop souvent méconnues) réalisées par un certain nombre de textes européens en vue d'étendre les acquis liés à la libre-circulation et à la non-discrimination aux ressortissants non-européens régulièrement établis sur le territoire de l'Union.

C'est pourquoi, plutôt que de s'interroger sans fin sur les moyens de faire émerger une participation politique à large échelle, il serait plus conforme à la nature de l'entité européenne de continuer dans cette voie en conférant le plein statut de citoyen européen à tous ceux qui ont choisi de vivre au sein de son espace.

Autrement dit, l'Europe ne restera une "invention démocratique" que si, loin de se replier sur elle-même, elle amplifie son mouvement de "dénationalisation des droits" au profit de ceux qui n'appartiennent pas à "ses" nations.

Ce qui reviendrait, en somme, à tenter de construire une Europe vraiment "libérale" - ce vocable devant être compris ici non pas au sens d'un quelconque "fanatisme du marché" mais bien au sens d'une conception politique fondée sur le respect de l'égale liberté et sur la reconnaissance de l'égale dignité entre les membres d'une société.

Justine LACROIX, professeur de science politique à l'Université libre de Bruxelles

 


Susan George,

inlassable icône du mouvement altermondialiste


 

Elle sourit en glissant qu'elle a un peu l'impression d'être "la vieille dame qui raconte ses souvenirs", expliquant qu'elle débarque de Berlin où elle vient de participer à une réunion de Die Linke, après une rencontre avec les syndicats espagnols à Bilbao et avant un débat avec Pascal Lamy devant le groupe PSE à Bruxelles. Susan George n'a rien d'une "vieille dame". A 74 ans, elle est toujours une icône, l'une des figures de l'altermondialisme.

Avec ses allures de bourgeoise américaine, la grande dame porte toujours fièrement la contestation contre le système économique libéral. Et dans le petit milieu des "activistes alter", elle est de celles qu'on réclame plus que les autres. "C'est une pédagogue hors pair", raconte Christophe Aguiton, d'Attac. "Elle a une grande présence sur scène, un peu comme une prédicatrice alter !", lâche le journaliste Bernard Cassin.

En ces temps de crise et de critique virulente du système capitaliste mais de doutes aussi, Susan George se sait utile. "Après le G20 à Londres, on a vu que le néolibéralisme est un système que les puissants ne lâchent pas. La faillite n'est pas encore assez grande. Les gens ont raison d'être furieux !", assure-t-elle. Ajoutant sans hésiter : "Nous savons ce qu'il faut faire."

Celle qui se voit comme un "knowledge worker" (travailleur de la connaissance) se lance alors, dans un français délicieusement teinté d'un léger accent américain : transformation des banques en services publics, prêts à taux zéro aux PME pour une conversion vers une économie verte, taxation des revenus par tranches progressives, annulation de la dette des pays du Sud à condition qu'ils participent à la reforestation, placement sous contrôle des multinationales... "Le monde a encore beaucoup d'argent, mais on ne le cherche pas là où il est", conclut-elle. Cette conviction l'anime depuis bientôt quarante ans.

L'Américaine est arrivée en France en 1955, alors jeune étudiante en littérature française venue d'une petite ville industrielle de l'Ohio où elle étouffe. En débarquant, elle découvre une France pauvre, avec ses wagons de troisième classe et ses petits appartements où, bien souvent, la salle de bains fait défaut. "Ça a été un choc culturel", sourit-elle. Elle se marie un an plus tard et plonge dans une vie bourgeoise de mère au foyer. Son mari, directeur juridique de sociétés, subvient à tout.

Dix ans plus tard, elle reprend ses études et se lance dans la philo. Elle côtoie Paul Ricoeur, Vladimir Jankélévitch, mais snobe les manifestations de Mai-68, qu'elle voit comme celles de "gosses de nantis". En 1970, elle se mêle à un groupe d'Américains engagés contre la guerre au Vietnam. C'est sa première prise de conscience et le début de sa vie militante.

Elle rejoint ensuite le Transnational Institute, premier réseau de chercheurs engagés tout juste créé à Amsterdam, et publie dans la foulée Comment meurt l'autre moitié du monde, son premier ouvrage de contre-experte. Elle ne connaît rien à la finance mais sent l'urgence à comprendre comment fonctionnent les puissants. La dette des pays du Sud, les rapports inégaux, le fonctionnement des grandes instances internationales...: " Les analyses des experts étaient d'une uniformité consternante !", note la dissidente.

L'Américaine, devenue entre-temps française, connaîtra son heure de gloire en 1998, quand elle réussit à convaincre Lionel Jospin, alors premier ministre, de faire sortir la France de l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI). "C'est une des rares occasions où je peux dire que ce que j'ai fait a eu un impact direct", dit-elle, gourmande. Susan George est lancée. Un an plus tard, elle sortira le best-seller des alter, Le Rapport Lugano. "Je crois que les idées peuvent changer le monde", assène-t-elle. Cette assurance tranquille, faite de distinction et de fragilité assumée qu'elle affiche, a séduit les plus aguerris des militants politiques. "C'est quelqu'un qui porte en elle tout ce que déteste un militant de gauche : sa classe et sa nationalité américaine. Mais c'est un peu le Jacques Tati de l'altermondialisme, qui, avec sa créativité hétérodoxe, déclenche une sympathie immédiate", note Pierre Tartakowsky, vice-président de la Ligue des droits de l'homme.

Sa singularité déroute parfois ses amis. Comme quand elle s'offusque qu'on puisse critiquer l'omniprésence de l'anglais dans les réunions internationales. Ou quand elle lance à propos des incidents provoqués par les autonomes lors de la manifestation contre le sommet européen de Nice en 2000 : "La violence, c'est épouvantable !" Elle, assume : "Ça se retourne toujours contre nous. Or nous sommes bien plus nombreux que nos adversaires !"

Non violente, avec peu d'appétit pour les manoeuvres tactiques, la Franco-Américaine s'est toujours tenue à distance des partis. A part une participation modeste sur la liste des Verts en 1999 pour les européennes - "une erreur, par amitié", avoue-t-elle. " Les partis ont une ligne qu'il faut suivre." La seule qu'elle accepte, c'est de chercher à être "la goutte d'eau qui fait déborder le vase".

Sylvia ZAPPI

 


Imaginons une bio-Constitution

pour servir la planète


par Dominique Bourg

 

Quelle que puisse être l'issue de la crise actuelle, le monde où nous entrons sera profondément différent de celui que nous quittons. Cela est acquis pour les environnementalistes, mais pas encore pour tout le monde.

L'expression "inversion des raretés" caractérise assez bien l'époque qui vient. A une population mondiale de 7 milliards d'individus - 9 au milieu du siècle - dotée d'un pouvoir d'achat et de capacités technologiques croissants, s'opposera une planète exsangue.

Il est probable que nous ne parvenions jamais à extraire plus de 100 millions de barils de pétrole par jour. A consommation constante, nous aurons épuisé au début du siècle prochain la dote fossile de l'humanité. Les réserves d'or, d'argent et de palladium s'élèvent, à consommation également constante, à une quinzaine d'années ; elles se situent entre 15 et 30 ans pour le plomb, le cuivre ou le zinc, etc. Nous provoquons la disparition de nombre d'espèces, les services écologiques que nous rendent les écosystèmes sont pour 60 % d'entre eux dégradés.

A quoi s'ajoute le changement climatique. Avec une hausse d'un degré de la température moyenne, c'est l'Ouest des États-Unis, du Texas au Dakota, qui pourrait redevenir ce qu'il fut il y a quelques millénaires : un immense désert de sable. Ce sont de longs épisodes de sécheresse affectant régulièrement l'Angleterre. Ce sont des ouragans touchant déjà l'Espagne qui pourraient s'étendre à la Méditerranée, etc.

On peut toujours croire que le génie humain permettra non seulement de continuer à honorer les promesses de la fête industrielle, mais de les étendre à des centaines de millions de consommateurs nouveaux.

Qu'on me permette d'en douter. Cette croyance repose sur un raisonnement par induction étroit. Certes, les exemples qui attestent de la capacité de sociétés à se sortir d'impasses ne manquent pas. Une déforestation précoce avait conduit la Londres du XIIIe siècle à se chauffer au charbon ; un ingénieur anglais avait calculé au seuil du XIXe siècle que le crottin de cheval devait atteindre à la fin du siècle le premier étage des immeubles londoniens ; les révolutions vertes successives n'ont cessé de contredire Malthus.

Ces exemples ne confirment qu'une chose : qu'il en est allé maintes fois ainsi, ce qui ne prouve nullement qu'il en ira toujours de la sorte. Le croire reviendrait à omettre trois choses. La première est qu'il existe de nombreux contre-exemples : l'abandon par les Anasazis du Chaco Canyon, la ruine de la civilisation des Mayas, la chute des établissements vikings de l'Est et de l'Ouest en terre groenlandaise, l'effondrement de la civilisation pascuane, etc.

La seconde raison est la systématique de la crise. Nous faisons face à la finitude sur quasiment tous les fronts. Enfin, les sociétés de marché modernes sont organisées pour satisfaire les désirs infinis d'un nombre d'hommes jamais égalé, et qui devrait encore croître.

Le recours à des instruments économiques comme les "politiques carbone" ne saurait à lui seul nous sauver. Ces politiques seront le vecteur de bouleversements plus profonds, touchant l'organisation même de nos sociétés. Il y a, en effet, une contradiction frontale entre le cahier des charges hérité de la philosophie du contrat, selon lequel il convient de permettre à chacun de produire et de consommer le plus possible, et la sauvegarde de ces nouveaux biens publics que sont la stabilité du climat ou l'intégrité des services écologiques.

C'est un nouvel équilibre entre les droits de l'individu et ce qui conditionne leur exercice, les biens publics, qu'il va falloir inventer. La démocratie à venir devra être aussi différente de la présente que la démocratie moderne le fut de la démocratie grecque. Ce n'est pas simplement le nombre des citoyens qui les séparait, mais surtout la conception du monde. Le cosmos antique bornait les désirs et les possibilités d'action des citoyens ; l'ordre hiérarchique du cosmos, divisé en monde céleste inaccessible et monde sublunaire, leur paraissait intangible.

La démocratie moderne est en revanche inséparable des possibilités en apparence infinies de la puissance des technologies et du marché ; l'action humaine y est appelée à transgresser toutes limites. La démocratie à venir devra en revanche accorder cette même puissance à un monde fini, bondé et fragile, où la consommation de chacun conditionne autant les conditions physiques du bien-être de tous que le sens même de l'aventure humaine.

Une liberté qu'aucun principe ne semble pouvoir borner, permet à chacun de contribuer à l'épuisement de la biosphère ; elle permettra demain, grâce aux anthropotechniques, de contribuer à la création d'espèces humaines nouvelles, voire d'un genre post-humain.

Pour éviter ces dérives, il va nous falloir apprendre à borner le pouvoir des individus par un autre pouvoir, collectif, qui devra agir en son nom propre, sans se défausser derrière quelque mécanisme anonyme de marché, impuissant en l'occurrence à imposer quelque limite.

Même si la préservation de la biosphère et la conservation du substrat biologique de l'humanité lestent de réalité un intérêt général tombé en déshérence, les mécanismes institutionnels propres à les soutenir restent à inventer. Il serait possible d'imaginer une forme de bicamérisme avec une chambre haute destinée à légiférer exclusivement au sujet des grands enjeux de cette biopolitique d'un nouveau genre.

Il serait également imaginable de jouer sur la dualité de la tête de l'exécutif pour transformer le président de la République en garant du long terme. Les liens entre les modalités participatives de démocratie et le savoir pourraient ouvrir à ces dernières un nouvel espace. Toute la difficulté est que ces enjeux de long terme, à l'instar du climat, exigent des décisions quasi immédiates.

Dominique BOURG, professeur de philosophie à l'université de Lausanne et membre du comité stratégique de la Fondation Nicolas Hulot.

 

 

La démocratie n'est pas un luxe à l'occidentale


par Chirin Ebadi

 

On me demande souvent si la démocratie vue de mon pays, la République islamique d'Iran, n'est qu'une sorte de luxe à l'occidentale ou une réalité solidement établie ? Comment répondre à pareille question, sinon en définissant précisément ce qu'est à mes yeux la démocratie ?

La démocratie au sens classique du terme signifie la gestion du pouvoir par le gouvernement d'une majorité issue d'élections libres. Cependant, cette majorité doit respecter certaines règles, car il ne faut pas oublier que plusieurs dictatures sont arrivées au pouvoir à la suite d'élections comme ce fut le cas, dans le passé, avec l'arrivée d'Hitler en Allemagne.

Par conséquent, nous devons établir un cadre qui doit être respecté par le pouvoir. Ce cadre, je le nomme cadre démocratique et il ne consiste en rien d'autre que le respect des règles qui protègent les droits de l'homme. C'est dans ce contexte que la majorité arrivée au pouvoir peut justifier sa légitimité. Si elle ne respecte pas ces règles, elle n'a aucune légitimité démocratique.

Des exemples ? Un gouvernement élu certes, mais qui sous le prétexte de la religion applique une politique discriminatoire à l'égard des femmes, soit la moitié de la population dans un pays comme l'Iran, peut-il être considéré comme un pouvoir démocratique ? Je ne crois pas. De la même manière, une majorité au pouvoir ne peut au nom de son idéologie empêcher les gens de s'exprimer, car, en faisant cela, elle viole la liberté d'expression comme cela se passe à Cuba ou en Chine.

Un système libéral comme celui des États-Unis d'Amérique n'est pas à l'abri de dérives non plus : avec ce qui s'est passé sous la présidence de George Bush en matière d'atteintes aux droits et aux libertés fondamentaux, peut-on encore dire que ce gouvernement pouvait être considéré comme démocratique ? La réponse est non.

En conséquence, la légitimité d'un gouvernement n'émane pas seulement du suffrage universel mais aussi du respect du droit et des libertés de tous les citoyens, sans distinction de race, de sexe, de religion, d'opinion politique, etc.

Nous constatons d'autre part que dans certains pays des mouvements islamistes arrivent au pouvoir, comme en Turquie. Parmi les premières mesures prises par le gouvernement turc figurait la suppression de la loi sur l'interdiction du hidjab dans les universités. Cette réforme ne me choque pas, mais une grande majorité des femmes turques craint que dans l'avenir le port du foulard ne soit obligatoire, comme c'est le cas actuellement en Iran. Et elles ont raison de s'interroger.

Par ailleurs, en Afghanistan, pour donner satisfaction aux fondamentalistes et aux intégristes, le Parlement est en train de faire passer des lois qui privent les femmes afghanes de droits qui leur sont reconnus dans la Constitution.

Ces gouvernements, sous le prétexte qu'à leurs yeux l'islam n'est pas compatible avec la démocratie, justifient ainsi la nature antidémocratique de leur politique. Ils considèrent que la démocratie est une notion occidentale qui ne peut, à aucun moment, prendre le pas sur l'islam et ils qualifient leur système politique de "démocratie islamique". Un terme qui, pour eux, établit la primauté des lois religieuses sur la volonté populaire.

Il ne faut pas pour autant conclure un peu rapidement qu'islam et démocratie sont incompatibles. Car, on le voit constamment, dans la plupart des pays musulmans, il y a des mouvements modernes qui pensent que la charia n'est pas le message principal du prophète. En effet, il faut distinguer le message divin des règles de la charia, édictées il y a plusieurs siècles, afin de trouver des solutions pour la vie quotidienne de la population de notre époque. C'est le meilleur moyen d'éviter quelques aberrations.

Par exemple, actuellement, dans les pays musulmans, l'esclavage est interdit légalement, mais il est autorisé par la charia. Alors, parce que la charia dit que les femmes n'ont pas les mêmes droits que les hommes et les non-musulmans les même droits que les musulmans, faut-il que légalement, dans leurs pays respectifs, les femmes, les minorités religieuses ou d'autres couches sociales continuent à être victimes de discrimination et ne soient pas considérées comme des citoyens de plein droit ?

Nous, musulmans modernes, pensons qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre la démocratie et l'islam, que les termes comme "la démocratie islamique" ou les droits de l'homme "islamiques" sont en fait utilisés par les gouvernements non démocratiques pour justifier leur façon de gouverner et leur pouvoir illégitime.

Regardons ce qui se passe lors des élections dans ces pays-là : dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, il est précisé que les élections doivent être générales, libres, honnêtes et à bulletin secret. Mais dans des pays où la moitié de la population ne sait ni lire ni écrire, comment le secret du vote peut-il être respecté ? Et dans d'autres pays où une grande partie de la population n'a que 1 dollar par jour pour vivre et où le pouvoir grâce à ses pétrodollars a tous les moyens financiers d'acheter des voix aux plus pauvres, comment peut-on dire que les élections sont libres et honnêtes ?

Par conséquent, je dirai que tant que les élections ne sont pas conformes aux règles des droits de l'homme, la majorité arrivée au pouvoir à la suite du suffrage universel ne peut être considérée comme une majorité légitime et démocratique.

Pour prendre le cas de l'Iran, qui en juin va élire son président, je voudrais faire remarquer que toutes nos élections, législatives ou présidentielle, sont faites sur le même moule : le suffrage est un suffrage restreint. Je m'explique : c'est le Conseil des gardiens, rouage essentiel de la République islamique, dont les membres sont nommés par le Guide suprême, qui approuve les listes électorales et les candidats. Ce qui se traduit par une sélection de noms. Et ensuite c'est sur ces bases que les électeurs sont appelés à voter. Reprenant le mot d'un ami juriste, je dis que ce n'est plus une "élection" mais une "sélection"...

Devons-nous pour autant considérer que la démocratie est pour nous, Iraniens, un luxe inaccessible ? Certainement pas. N'oublions pas que la démocratie a un processus de développement qui peut prendre des décennies pour entrer dans la vie quotidienne et dans la culture d'un pays. Une notion qu'il faut garder à l'esprit si l'on se risque à comparer la démocratie des sociétés occidentales dans lesquelles les progrès sociaux, économiques et culturels sont consolidés avec les formes de démocratie expérimentées par des pays sous-développés. Le combat pour la démocratie est un combat qui nécessite beaucoup d'investissements, tant culturels que socio-économiques. C'est un combat très long et à aucun moment il ne faut baisser les bras.

Chirin EBADI, avocate iranienne, a reçu le Prix Nobel de la paix en 2003.


- Par alain laurent-faucon
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La dissertation de "culture gé" est une épreuve à fort coefficient dans les concours de la fonction publique d'Etat, terriroriale, hospitalière, et je me suis aperçu que rares étaient les étudiant(e)s qui savaient QUESTIONNER LE SUJET. Le réflexe est d'utiliser des plans pré-formatés et des fiches stéréotypées. D'où la raison d'être de ce blog : QUESTIONNER LE SUJET et PENSER à partir des savoirs exigés.

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