LA LUNE PLEURE BARBE-ROUSSE [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Nouvelle d'Andéol – suite.

Début : LA LUNE PLEURE BARBE-ROUSSE [1]





 



La lune pleure Barbe-Rousse

 

 

nouvelle



 

 

 

 

2

 


 

Tout a commencé par un cri : je t'aime à la folie et s’est terminé par un soupir : je crois que tout est fini ... Que s'est-il donc passé ? Rien, presque rien, ce qui se passe toujours en pareil cas : le malentendu, qu'est l'amour, s'est dissipé.   

 

Seuls les commencements sont bons, disait le Prince de Ligne, cette brusque envie fusionnelle, ce désir d’exister dans un regard, d’être transfiguré – mais la figure, la vraie, revient très vite, dès les premiers émois disparus.

 

Et l’on s’ennuie. Et l’on fait semblant. Et l’on se dit : je ne l’aime plus. Comme ça. Mine de rien.


La page est tournée.

 

Faudrait faire une thèse sur la page qui se tourne, car, dans la vie, sans cesse les pages se tournent. Mais ça ne ferait pas sérieux. Faudrait tout inventer, sortir des chemins balisés, fuir la pensée molle et paresseuse.

 

Il ne lui reste que l’absence. Le silence. Mais ça fait longtemps que ça dure. Trop longtemps. Et ça durera encore : avec les ans, il est devenu transparent, totalement transparent.

 

C'est peut-être le seul mot qu'il a enfin compris : transparent. Un mot qui fait partie des philosophèmes de la vie ordinaire, de celles et ceux qui n'ont plus aucune existence, ni reconnaissance, ni consistance. Un mot qu'oublient celles et ceux qui parlent de la vieillesse, des marginaux, des solitaires. A quelques exceptions – pour l'extrême déchéance, Patrick Declerck par exemple.

 

De toute façon, il exècre tous ces intellectuels mondains, à l'égo boursouflé, ces experts qui instruisent enquêtes et rapports sur les pauvres ou les vieux ou les disqualifiés et qui en vivent bien. En fait, ils sont obscènes, carrément obscènes.

 

L'obscénité, ce n'est pas le sexe, même le plus hard. L'obscénité, c'est tous ces gens-là, toutes celles et ceux qui parlent des gens de peu. Des voyeurs. L'air grave et la bouche en cul-de-poule. Qui les jugent, causent pour eux, les causent. Il déteste être causé.

 

Oui, c'est vrai, il hait la pensée académique, lui qui ne vit que pour les livres, grâce aux livres, ses « amis écrits » pour parler comme André Fraigneau. Mais qui connaît cet écrivain ? Les étonnements de Guillaume Francœur ?

 

 

 

 

3

 


 

Que peut-il espérer à son âge et surtout sans argent ? Toutes ces belles nuits qui passent soupirait Musset, ces belles femmes qui ne sont plus pour lui. Et qui ne le regardent même pas. Trop vieux, bien sûr. Mais trop pauvre, également. Car il en voit des hommes de son âge aux bras de jolies filles. Mais ils possèdent ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’a plus, ce qu’il n’a - en vérité - jamais eu, les garanties de l'existence : fortune et position sociale.

 

Pourtant sa tête fonctionne bien, et son corps est resté tonique : la faim ! Et le fait de toujours se battre pour survivre, d'accepter tous les petits boulots : porter des caisses au marché-gare, laver des wagons de la SNCF, être surveillant de nuit dans des foyers de jeunes. Tout en étant chargé de cours !

 

Quand des caricatures galonnées – ces clercs qui savent tout, disent tout, pensent tout -, laissent entendre que la catégorie des « intellos précaires » ne correspond à rien de scientifique, il a brusquement envie de leur en foutre deux dans la gueule.


De l'assassinat considéré comme l'un des beaux-arts ... écrivait de Quincey !


 

 

 

4

 


 

 

Parfois il consulte les petites annonces des gratuits, à la page « rencontres », et il ne découvre que des femmes de son âge qui ne veulent que des hommes de « haut niveau socioculturel ».


Et il se marre.

 

« On n'épouse pas un problème », lui avait dit un jour l'une de ses amies, à l'époque où il était encore quelqu'un – cette expression aussi est importante : être quelqu'un ! Et, pour elle, c'était clair : un homme qui n'a pas d'argent est un problème.

 

Et il est un « problème ». Quand elle lui disait cela, il commençait à être un problème. Maintenant, il n'est plus qu'un problème.

 

Un problème qui n’a que ses livres qui bruissent et bruissent dans sa tête. L’habitent. Vivent avec lui.

 

Un problème qui n'a plus que des mots. Des mots qui ne sont que des cris inutiles et impudiques, injustes et rageurs. Maladifs.


Dans la nuit.

Sa nuit.

 

 

 


 

Suite : LA LUNE PLEURE BARBE-ROUSSE [3]

 

 

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emma 12/07/2009 14:38

merci pour cette nouvelle poétique et si juste sur les réalités produites par la société...et merci de nous faire partager ses écrits.

alain laurent-faucon 12/07/2009 21:37


Emma,

Un grand merci à vous, de la part d'Andéol, pour votre commentaire si gentil et si encourageant. J'espère que cela l'incitera à continuer - et que je pourrai mettre progressivement la suite de
ses écrits sur le blog.
Je vous souhaite un agréable été,
très cordialement à vous,
pour Andéol - alain laurent-faucon